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Les 17 jours de Pékin. Retour sur les Jeux olympiques de 2008

La fête du sport s’est enfin terminée. Cet événement universel censé rassembler l’humanité est, paradoxalement, un stupéfiant moment de bouffées chauvines. Drapeaux, hymnes, maillots, système de sélection, composition des jurys... nous rappellent en permanence le maillage étatique du Monde et, si les Jeux olympiques participent du processus de mondialisation, ils sont récupérés par les gouvernements, en premier lieu celui du pays hôte. Je ne reviendrai pas sur la question des droits de l’homme en Chine, qui a donné lieu à quelques gesticulations dérisoires avant le début de la compétition.

Du 8 au 24 août, les tribulations printanières de la flamme olympique ont été remplacées par la flamme nationaliste qui semblait habiter nos journalistes sportifs. France Télévisions ne m’a jamais paru aussi bien nommée que durant ces Jeux, mais Canal + ne fut pas en reste. Comme le dirent à l’envi ses consultants-sportifs-VIP, ce fut effectivement «énôôôôrme!»: commentaires cocardiers; obnubilation sur les prestations de nos athlètes au point de ne suivre que les épreuves dans lesquelles ils étaient en lice; délire obsidional car à écouter nos commentateurs «nous» fûmes souvent grugés par l’arbitrage, au point que j’avais le sentiment d’un complot universel contre la France. Avec le recul, on se prend à rêver de suivre les JO de Londres en 2012 dans la peau d’un Luxembourgeois ou d’un Monégasque, et pas seulement pour des raisons fiscales. Mais mon sang ne fait qu’un tour car je repense à ces prochains Jeux et à ce monde anglo-saxon qui s’est ligué contre la candidature de la France.

Dans ce concert nationaliste, l’Union européenne n’existait pas, preuve que la construction européenne est loin d’être achevée.

1. Résultats en athlétisme aux JO de 2008

Point d’orgue de ce nationalisme exacerbé, le «tableau des médailles» permettait de replacer la France dans la compétition mondiale à chaque résumé des épreuves de la journée. Cette métacompétition planétaire officieuse repose sur le nombre de médailles d’or, ce qui a fait dire à certains journalistes français, mal intentionnés et fort marris, que Michael Phelps, ce nageur étatsunien ayant remporté huit médailles d’or, avait terminé devant l’équipe de France! C’est finalement reconnaître l’inanité de ce classement, qui ne repose que sur un critère et met toutes les disciplines sur un pied d’égalité. Soyons franc, une médaille d’or en athlétisme vaut infiniment plus qu’une médaille en tir à l’arc ou en hockey sur gazon. Par ailleurs, si l’on veut vraiment évaluer la performance des États, il faut utiliser des critères plus pertinents.

Je n’aurai pas la prétention ici d’analyser à chaud l’ensemble des résultats en utilisant des outils sophistiqués. Je voudrais juste comparer la distribution de l’excellence pour trois sports à la base du programme olympique depuis la rénovation des Jeux, en 1896, et considérés comme «universels»: l’athlétisme, la gymnastique et la natation. Pour mener ce travail, j’ai utilisé les résultats des finalistes, c’est-à-dire les huit premiers dans chaque épreuve, en accordant huit points au vainqueur, sept au deuxième… et un point au huitième, ce qui permet d’avoir une approche plus fine que la simple comptabilisation des médailles.

À l’examen des cartes de la répartition des points, il est flagrant que le sport le plus mondialisé, avec l’indicateur utilisé, est l’athlétisme (fig. 1). Tous les continents sont représentés, même s’il existe des inégalités incontestables (voir notre étude du même genre sur l’athlétisme parue en 2006 dans le n° 82 de Mappemonde), et surtout des pays du Sud font bonne figure, comme le Kenya, l’Éthiopie, Cuba ou la Jamaïque.

2. Résultats en natation aux JO de 2008

Il n’en va pas de même en natation (fig. 2) et en gymnastique (fig. 3), sports dans lesquels les pays en voie de développement sont quasiment absents et où quelques États écrasent les compétitions. En natation, malgré un système qui a tendance à défavoriser les nations les plus puissantes, puisque seuls deux nageurs d’une même équipe nationale sont sélectionnés par épreuve contre trois en athlétisme, les États-Unis et l’Australie ont dominé largement, en accumulant 37 % des points. En gymnastique, près de la moitié des points a été obtenue par la Chine, les États-Unis et la Russie. Lorsque l’on fait la somme des points acquis par les huit premiers États au classement de chacun des trois sports, on constate que ceux-ci ne concentrent que 55 % des points en athlétisme, contre 71 % en natation et 75 % en gymnastique. À l’évidence, l’athlétisme est le sport qui connaît la plus grande diffusion, combinée à une surprenante division du travail athlétique (cf. Mappemonde, 2006, n° 82): les pays riverains de la mer Baltique et la Biélorussie ont acquis plus de la moitié des points en lancers, alors que la Caraïbe plus du tiers en sprint.

3. Résultats en gymnastique aux JO de 2008

Les résultats de la Chine, qui a terminé première au «tableau des médailles», devant les États-Unis, montrent que ce n’est pas dans des sports aussi concurrentiels que l’athlétisme ou secondairement la natation que les efforts chinois se sont concentrés pour bien figurer aux Jeux qu’ils organisaient. En athlétisme, la Chine ne termine que 11e, à égalité avec la Pologne. En natation, l’Empire du Milieu est 6e, mais il est premier en gymnastique, en tennis de table bien sûr, en badminton, en boxe, en trampoline, en plongeon, en haltérophilie ou en tir, preuve que les sports de niche sont les meilleurs alliés des nations en quête de reconnaissance sportive.

Jean-Christophe Gay