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Migration et politique au Moyen-Orient

Le Moyen-Orient auquel s’intéresse Françoise de Bel Air (1), et avec elle l’ensemble des contributeurs à Migration et politique au Moyen-Orient, est à la fois «carrefour migratoire et terre de conflits». Zone d’émigration, zone d’immigration et aujourd’hui zone de transit aussi; c’est un monde véritablement mobile qui se dessine à la lecture de cette récente publication de l’Institut français du Proche-Orient. Quand certains pays conjuguent des proportions d’étrangers au sein de leur population parfois équivalentes au volume d’émigration hors des frontières nationales.

Dans ce contexte de dynamiques démographiques considérables, l’ouvrage vient combler une lacune. En effet, dans le cadre des États moyen-orientaux — éventuellement éloignés de «l’idéal westphalien de l’État-nation» — le lien entre politique et migration avait rarement été explicité. Dans ce sens, les huit articles de Migration et politique au Moyen-Orient innovent par la prise en compte des enjeux — frontières, contrôle territorial, souveraineté politique, politiques migratoires explicites et/ou implicites — auxquels le migrant international est confronté. Mais on pourrait même dire qu’en abordant les politiques de gestion des flux comme discours et «représentation de la population, du territoire, d’une identité nationale» et comme instrument de la transition politique en cours dans la région, «instrument de politique intérieure mais aussi stratégie de relations internationales», c’est une nouvelle voie de recherche qui s’ouvre. Peut-être quelque peu brouillée par une compréhension des politiques migratoires élargie aux «mesures non intentionnelles».

Néanmoins, la double perspective, ce double traitement, rend la proposition particulièrement riche. Proposition d’appliquer, pour reprendre les termes de Françoise de Bel Air, le paradigme «institutionnaliste» d’incorporation de la gouvernance des migrations dans le politique. Et de mettre en lumière le lien entre politiques migratoires (y compris les contraintes rencontrées dans leur conception puis mise en œuvre) et modalités des processus de construction nationale. Vaste programme donc auquel s’attèlent les auteurs de cet ouvrage. À travers l’analyse de différents aspects des politiques migratoires du Liban, de Jordanie, de Palestine, chacun retrace le rôle des institutions politiques dans «l’impulsion, la reproduction ou le façonnage des flux de migrants et dans les modalités de leurs interactions avec les sociétés d’accueil». Puisque les politiques d’encadrement des migrations expriment des «logiques d’État» (Costa-Lascoux, Weil, 1992). Logiques propres dont la mise en commun permet également de reconstituer le puzzle relationnel d’une région aux mutations politiques et sociales rapides.

D’ailleurs, si dans Migration et politique au Moyen-Orient l’attention se concentre sur l’articulation des modes de gouvernance et des migrations dans la région, c’est aussi que celles-ci cristallisent les enjeux essentiels de stabilité et de souveraineté nationale. Enjeux définitionnels, inclusifs, dont d’autres, tout aussi politiques, découlent. La «question du nombre» liée autant à la définition de la population qu’à celle du territoire national; le «contrat social» qui dépend surtout de «la capacité de l’État à contrôler ses frontières mais aussi à définir ses citoyens». Alors, la présence même sur le territoire national, la participation et la représentation politique se développent dans toute leur ampleur. Et l’on comprend mieux en quoi les représentations du migrant et les modes d’encadrement des mobilités contiennent et constituent des éléments de discours sur la nation.

C’est cette articulation des discours que les différents auteurs rendent intelligible. Le premier article — en s’appuyant sur l’exemple jordanien du fonctionnement de sites industriels grands «consommateurs» de main-d’œuvre — fait la démonstration d’un paradoxe rarement nommé et qui s’énonce comme suit: si l’entrée de capitaux étrangers permet la création d’emplois, elle entraîne simultanément la croissance des flux d’immigration. En effet, en ouvrant leurs économies aux investissements étrangers et en faisant la promotion des échanges commerciaux, les gouvernements ouvrent également leur société aux mouvements migratoires (Hollifield, 1992; 2004). Dans «Migrations de travail, globalisation et politique. Les Zones industrielles qualifiantes (QIZ) de Jordanie», cette «mobilité du travail et du capital» apparaît aussi comme le catalyseur des enjeux politiques et l’instrument privilégié du passage d’un système rentier à un système productif. Mutations politiques et réformes économiques vont donc de pair avec les mouvements migratoires. Poussant plus avant la réflexion, F. de Bel Air et A. Dergarabedian infirment l’hypothèse des migrations comme témoin d’un déclin de la souveraineté nationale des États.

«The Role of the State in the in-Migration of Domestic Workers to Jordan and the GCC Countries» met ensuite en lumière le rôle joué par les États dans les relations entre employeurs nationaux et employés étrangers. Relations fréquemment dégradantes et abusives qui semblent relever, au premier abord, d’une gestion privée de représentations personnelles. Or, K. Bergem les lit comme la résultante du système migratoire régional en vigueur en Jordanie et dans les pays du Conseil de Coopération du Golfe, Arabie Saoudite, Koweit, Bahrein, Qatar, Émirats Arabes Unis, Oman. Ce système basé sur le parrainage (kafala) transfère de l’État aux employeurs la gestion de leurs employés. Ce qui lui permet de s’épargner les frais substantiels que nécessiterait la gestion de la présence étrangère sur le territoire. Ainsi, en conférant aux citoyens l’administration même des travailleurs étrangers sur leur sol, les autorités façonnent significativement les relations entre employeurs et travailleurs. Mais au-delà de l’économie, cette présence joue un autre rôle. L’immigration et le système qui la sous-tend assurent en réalité une transformation sociétale. Les travailleurs migrants sont, dans leur société «d’accueil», les chevilles ouvrières d’une transition vers un mode de vie basé sur la formation de familles nucléaires et le dégagement de temps libre pour les femmes au foyer. En mettant en œuvre une politique d’immigration et de procédures d’engagement favorables, l’État trouve la réponse alternative — et privée — aux besoins sociaux: la mise à disposition des travailleurs domestiques.

J. Chalcraft poursuit dans le troisième article la «politique» de l’ouvrage. On nous annonçait un État absent des réflexions sur la migration internationale. Il se dévoile omniprésent. Quoi qu’il en soit, cette proposition a le mérite d’offrir une perspective alternative aux discours habituels, y compris ceux produits par les organes de l’État qui présentent la migration internationale comme résultant de décisions individuelles, éventuellement réticulaires. Dans «Syrian Workers in Lebanon and the Role of the State: Political Economy and Popular Aspirations», l’auteur revisite la migration, dans les années 1990, de centaines de milliers d’ouvriers syriens vers le Liban. Mouvement que l’opinion publique libanaise a largement attribué au seul fait du gouvernement syrien et que d’autres, moins nombreux, ont vu comme découlant des questions économiques. Pour l’auteur, la cohérence de l’économique comme catégorie explicative n’est que relative. Et c’est dans la combinaison des deux logiques — celle du rôle des politiques étatiques des pays hôtes et émetteurs; celle de la composante économique — que se forment les comportements migratoires.

J. Al Husseini s’intéresse aux politiques de gestion de l’immigration des réfugiés palestiniens dans les principaux pays d’accueil arabes (Jordanie, Liban, Syrie) et les resituent «au sein des processus de développement politique et socio-économique engagés par ces pays». Reflet des histoires nationales propres, chacun des pays d’accueil confère aux réfugiés palestiniens des statuts légaux différents. Mais il existe des convergences dans la manière dont «les pays arabes ont perçu, conçu, voire instrumentalisé la question des réfugiés», laissant apparaître un mode de gestion arabe de l’immigration palestinienne. Dès 1948 et le déclenchement du conflit israélo-arabe, les pays arabes élaborent les principes qui régissent, jusqu’à aujourd’hui, leur position sur «la question des réfugiés palestiniens»: promotion du droit au retour et recherche d’un équilibre entre réfugiés et société d’accueil. En analysant de manière croisée ces deux thèmes, l’auteur propose une image contrastée de l’impact des réfugiés sur les pays d’accueil. Source de rente et de contraintes aux plans politique et socio-économique, la présence des réfugiés a aussi contribué à «moduler le processus de construction nationale en cours dans ces pays». La question des réfugiés, pierre d’achoppement de la résolution du conflit israélo-arabe, fait partie, à part entière, de la construction nationale des pays d’accueil.

Et l’on comprend bien dès lors que les réfugiés ne sont pas des «éléments exogènes à l’ordre interne des sociétés d’accueil». À ce titre, ils sont confrontés aux politiques «inflexibles» des États-nations de la région. C’est le propos de S. Hanafi dans «Palestinian Refugees, Citizenship and the Nation-State». Envisageant le retour des Palestiniens de manière pragmatique, il propose de faire dialoguer les pratiques des réfugiés palestiniens — pratiques de la citoyenneté qu’il décrit comme généralement flexibles — et celles des États, qui, comme l’Autorité palestinienne, voient d’un mauvais œil ces pratiques transnationales. Mais S. Hanafi va plus loin. Il tente de démontrer l’inadéquation du modèle même de l’État-nation pour une résolution satisfaisante du problème des réfugiés palestiniens. L’association «trinitaire» nation-État-territoire doit faire place, dans ce cas précis, à un modèle basé sur «des frontières flexibles, une citoyenneté flexible et une séparation entre État et Nation». Quand on sait que les réfugiés palestiniens constituent dans certains États jusqu’à un tiers de la population, une révision des catégories politiques et légales traditionnelles semble nécessaire. Le modèle d’un État-nation extraterritorial pourrait opérer la transition vers un État déterritorialisé.

Toujours à propos de la question des réfugiés, une contribution à deux voix propose une réflexion sur les réfugiés qui ne sont pas Palestiniens au Liban. Le choix de M.K. Doraï et O. Clochard d’aborder cette question au Liban permet l’analyse du statut d’une population demandant l’asile dans un pays qui n’a pas signé la convention de Genève et qui collabore peu avec le Haut Commissariat des Nations Unies aux Réfugiés. De fait, les demandeurs d’asile et les réfugiés n’y ont pas de statut clair. D’autant, qu’indépendamment de leur voie d’entrée dans le pays, ils sont considérés, toujours, comme migrants illégaux. Comment opère, alors, la distinction classique entre requérants d’asile, réfugiés, migrants économiques et migrants illégaux, au vu de la situation juridique libanaise et des modes migratoires mis en place depuis le début des années 1990 ?

T. Jaulin se penche sur les enjeux juridiques et politiques de la restitution de la nationalité libanaise aux descendants d’émigrés originaires du Liban. Question du nombre — entre 4 et 15 millions de personnes seraient concernées — d’autant plus pertinente qu’elle renvoie à celle de l’obtention du droit de vote des Libanais résidant à l’étranger. Et qui nous situe au cœur des débats sur la réforme de la loi sur la nationalité puisque les normes de la nationalité illustrent une certaine représentation de la nation (Brubaker, 2000). On touche là à la «problématique de la construction nationale libanaise». Et au fond, ces normes d’attribution de la nationalité aux émigrés relève de l’équilibre confessionnel et d’un conflit sur la définition de l’identité nationale. Ainsi s’affrontent les tenants d’une application stricte du jus sanguinis et ceux qui veulent le combiner au jus solis. Relevons encore une spécificité du droit libanais: les citoyens ottomans peuvent choisir «sous certaines conditions, une nationalité différente de leur territoire de résidence». La proposition contemporaine de S. Hanafi d’une Nation déterritorialisée rejoindrait-elle de manière inattendue ce «droit d’option» ?

Finalement, l’ouvrage conclut par une contribution sur une entreprise désormais «transnationale», l’Église maronite du Liban. Consciente de la dissémination de ses fidèles de par le monde, cette Église tend à redéfinir son identité de manière à rester compatible avec «la diversité ethnique et la pluralisation culturelle de sa congrégation». P. Tabar aborde donc la question de sa restructuration et de son adaptation à un monde toujours plus globalisé. Mais c’est surtout la manière dont les liens avec la diaspora sont envisagés qui interpelle. Les mobilisations financières épisodiques et le soutien à l’Église comme institution nationale font aujourd’hui place à la construction d’une institution diasporique. Peut-être facilitée par le caractère même de l’Église, caractère universel dont, au contraire de l’État, la souveraineté n’est pas relative à «l’espace physique habité par la nation». Mais l’Église maronite, en faisant la promotion forte des liens «entre Maronites au Liban et de par le monde», étend son autorité religieuse, culturelle et politique au-delà des frontières du Liban. Puisqu’elle reconnaît aux Maronites résidant à l’étranger le droit d’appartenir à différentes identités nationales tout en se maintenant «à l’intérieur de la congrégation».

À travers des contributions qui traitent principalement des situations migratoires rencontrées au Liban et en Jordanie (auxquelles s’ajoutent deux articles sur la question des réfugiés palestiniens) l’ouvrage dévoile différentes facettes d’une même problématique. Question cruciale au sein de l’ensemble moyen-oriental, ensemble complexe s’il en est, c’est le rôle de l’État dans la gestion des migrations internationales qui apparaît. Mais ces conclusions, ce raisonnement, se limitent-ils à cette seule région du monde ? La double présence — celle de l’État au cœur des dynamiques migratoires, celle des migrants au cœur des transformations des sociétés qu’ils habitent — qui apparaît à la lecture de Migration et politique au Moyen-Orient ne se dessine-t-elle pas de manière plus vaste ? Le débat est lancé.

Caroline Rozenholc

BEL AIR F. DE (dir.) (2006). Migration et politique au Moyen-Orient. Beyrouth: IFPO, 218 p. ISBN: 2-35159-037-6

BRUBAKER R. (1997). Citoyenneté et nationalité en France et en Allemagne. Paris: Belin, 319 p. ISBN: 2-7011-1986-3

COSTA-LASCOUX J., WEIL P. dir. (1992). Logiques d’États et immigrations. Paris: Éd. Kimé, 298 p. ISBN: 2-908212-12-9

HOLLIFIELD J.F. (1992). Immigrants, markets, and states: the political economy of postwar Europe. Cambridge (Mass.), London: Harvard University Press, 305 p. ISBN: 0-674-44423-X