N°103

Une friche touristique à Chypre: la station fantôme de Varosia

Chypre, île divisée

Chypre est une île divisée depuis le conflit qui, en 1974, a eu pour conséquence la séparation entre la partie nord turque et la partie sud grecque (Blanc, 2000). La réunification des deux parties de l’île fait l’objet d’interminables négociations depuis les années 1970 et n’a toujours pas abouti. Pourtant, durant plusieurs siècles, les communautés chypriotes grecques et turques ont cohabité pacifiquement. Ce n’est qu’au XXe siècle que la situation s’envenime. La colonisation britannique creuse les différences entre les deux communautés. En 1960, au moment de l’indépendance, les Chypriotes grecs souhaitent l’Enôsis avec la Grèce — unification avec la mère patrie — tandis que les Chypriotes turcs veulent le Taksim — la séparation — avec leurs concitoyens grecs. En 1963, les tensions aboutissent déjà à de violentes confrontations intercommunautaires sur toute l’étendue de l’île. La situation dégénère vraiment en août 1974, lorsque la junte des colonels grecs tente de s’emparer du pouvoir à Chypre pour procéder à l’Enôsis. La Turquie envahit alors la partie nord de l’île et y encourage la création d’un État auto-proclamé, qu’elle est seule à reconnaître, la République turque de Chypre du Nord (RTCN).

1. Chypre, une île divisée

Depuis, l’île se trouve scindée en deux parties (fig. 1), suivant un tracé correspondant à la ligne de front de 1974. La zone tampon dite aussi «ligne verte» est surveillée par les soldats des Nations unies et sépare les Chypriotes turcs installés dans la partie nord (1/3 du territoire de Chypre), des Chypriotes grecs.

La capitale Nicosie et la ville côtière et touristique de Famagouste [1] ont été particulièrement marquées par la division de l’île. Nicosie, restée pour l’essentiel du côté grec, a perdu l’accès à son ancien aéroport international situé en plein sur la ligne verte. Il a fallu construire un autre aéroport plus au sud, à Larnaca.  Famagouste, vidée de ses 45 000 habitants grecs, est passée sous administration de la RTCN, et sans aucun accès à sa partie balnéaire, la station de Varosia [2], située dans la zone tampon et contrôlée par les seuls casques bleus de l’ONU. Contrairement à Nicosie où, à la suite de l’amélioration des relations entre les parties nord et sud de l’île en 2008 (Jacobson et al., 2008), deux points de passage ont été ouverts à travers la ligne verte, dont celui de la Ledra Street, à Famagouste la zone-tampon demeure toujours aussi hermétique.

2. Ruines et végétation conquérante à Varosia
Cliché: Jérôme Lageiste, mai 2011
3. Les immeubles du front de mer
Cliché: Jérôme Lageiste, mai 2011
4. Le front de mer
Cliché: Jérôme Lageiste, mai 2011
5. Une scène de plage dans la partie turque
en arrière-plan, la station abandonnée. Cliché: Jérôme Lageiste, mai 2011

L’activité touristique, très forte avant 1974, s’effondre dans les deux parties de l’île. Elle redémarre rapidement au Sud en investissant de nouveaux lieux — la République de Chypre est aujourd’hui une destination majeure du tourisme méditerranéen. On y retrouve tous les éléments du leitmotiv publicitaire du tourisme méditerranéen: ensoleillement généreux, eaux chaudes et limpides, richesses patrimoniales antiques. Les stations de Paphos, Limassol, Larnaca et Agia Napa illustrent sans conteste cette image de bien-être et de quiétude.

À Chypre-Nord, le tourisme ne se relève pas et reste insignifiant durant des décennies. Le développement n’a été réactivé que récemment, depuis qu’il est possible de franchir la ligne verte (Sharpley, 2003; Webster, Dallen, 2006). Pourtant, la partie nord de l’île avait accueilli avant 1974 l’essentiel des investissements touristiques: de Keryneia [3] à Famagouste on comptait 73% de la capacité hôtelière et 96% de l’industrie du bâtiment (Novosseloff, Neiss, 2007). Il est vrai que la RTCN est longtemps restée au ban de la communauté internationale.

Varosia, station fantôme

Le site balnéaire de Varosia à Famagouste est sans doute le lieu touristique qui porte les marques les plus évidentes du conflit. Cette ancienne station balnéaire présente aujourd’hui un visage de désolation. La ville a été évacuée en quelques heures par ses anciens habitants grecs en 1974. C’est aujourd’hui une ville morte, une station fantôme qui représente un cas extrême et particulièrement spectaculaire de friche touristique. Le paysage qu’offre Varosia est, en effet, bien celui d’une friche: cinq kilomètres carrés de bâti en déshérence, où la végétation a repris ses droits (fig. 2). Onze kilomètres de front de mer vertical, où s’alignent tours et immeubles d’allure piteuse: flancs éventrés, fenêtres cassées, stores battus par le vent. Hôtels, commerces, appartements et maisons ne laissent percevoir aucun signe de vie (fig.  3). Dans les rues, ni piéton, ni automobile. C’est un espace abandonné, ruiniforme, qui n’a pas été entretenu depuis trente-cinq ans.

Dans les années 1960 et 1970, Varosia était une destination touristique méditerranéenne prestigieuse, la plus prospère de Chypre, que l’on comparait à Benidorm ou West Palm Beach. Elizabeth Taylor et d’autres stars ont séjourné à  l’hôtel Largo, sur le boulevard John Fitzgerald Kennedy. C’était la station la plus cotée de l’ensemble balnéaire chypriote. En 1974, lorsque le conflit armé éclate, Varosia, ne compte pas moins de 45 hôtels (10 000 lits), 60 immeubles de studios à louer, 3 000 commerces, 24 salles de spectacles (cinémas et théâtres), 380 bâtiments en construction. La station réalise alors à elle seule 53,7% des recettes chypriotes du tourisme (source: Office du tourisme de Chypre).

Si l’on compare Varosia à d’autres friches touristiques dans le monde — parcs à thème, enclaves hôtelières, embryons de stations de ski —  l’ampleur du phénomène est ici frappante: on a l’équivalent d’une friche industrielle ou portuaire. Autre singularité, la friche de Famagouste est totalement inaccessible (fig. 4), car ses accès sont contrôlés par les militaires turcs et les soldats de l’ONU. Il s’agit d’une zone militaire interdite, bordée de barbelés, de grillages, de sacs de sables, de barils, où partout est affichée la mention «No photo».

La vaste plage du front de mer n’est aujourd’hui qu’un no man’s land, aussi est-elle devenue le domaine exclusif des tortues de mer menacées, qui y ont trouvé le site idéal pour nicher à l’écart des hommes. Au nord de Varosia (donc dans la partie turque), une petite partie de la plage reste cependant accessible à la baignade. Lieu insolite où les touristes — principalement turcs et anglo-saxons — fréquentent le Beach bar, prennent le soleil et se baignent au pied de ce paysage marqué par la guerre (fig. 5). Cela rappelle la plage Saint-Georges à Beyrouth, longtemps bordée par les carcasses des grands hôtels calcinés du centre-ville.

Quand la zone tampon attire les touristes

Curieusement, cet espace inaccessible et figé est devenu une attraction touristique, un spectacle à ne pas manquer quand on passe à Famagouste, bien qu’il ne figure sur aucun document touristique. La curiosité des touristes les conduit au plus près de la zone interdite, ils cherchent obstinément à voir ce qu’il y a derrière les barrières, et transgressent l’interdiction de photographier malgré les interpellations des militaires.

6. Poste d’observation côté grec, à Deryneia 7. Poste de garde des Nations unies à l’entrée de Varosia
Cliché: Jérôme Lageiste, mai 2011 Cliché: Jérôme Lageiste, mai 2011

Au sud de Varosia, à Deryneia — en zone grecque — une retraitée britannique a même profité de l’occasion pour ouvrir un poste d’observation  (fig. 6): «The ghost city’s nearest view point» [le point de vue le plus proche de la ville fantôme] ! La terrasse de sa maison est équipée de longues-vues, alors que de l’autre côté de la rue il est strictement interdit de photographier. Chez elle, quelques photos surannées témoignent du passé touristique florissant de la station balnéaire. Depuis cette terrasse s’offrent à la vue les tours décrépies qui ont fait la gloire de Famagouste, endommagées par la guerre et dégradées au cours du temps. Partout les herbes folles et la broussaille témoignent de l’abandon du lieu. En contrebas, quelques maisons occupées par les soldats de l’ONU, gardiens de ce singulier espace (fig. 7).

Les anciens habitants de Varosia ont refait leur vie dans la partie grecque de l’île. Ils continuent néanmoins, symboliquement, depuis 1974, à réélire le maire de cette ville, otage d’un conflit qui la dépasse, dans l’espoir de revivifier un jour cette friche touristique.

Bibliographie

BLANC P. (2000). La Déchirure chypriote: géopolitique d’une île divisée. Paris: L’Harmattan, coll. «Histoire et perspectives méditerranéennes», 287 p. ISBN: 2-7384-9354-8

JACOBSON D., MUSYCK B., ORPHANIDES S., WEBSTER C. (2009). The Opening of Ledra Street/ Lokmaci Crossing in april 2008: Reactions from citizens and shopkeepers. Nicosie: PRIO Cyprus centre, 31 p.

NOVOSSELOFF A., NEISSE F. (2007). Des murs entre les hommes. Paris: La Documentation française, 214 p. ISBN: 978-2-11006-838-5.

SHARPLEY R. (2003). «Tourism, modernisation and development on the Island of Cyprus: challenges and policy responses». Journal of sustainable tourism, 11 (2/3). p. 246-265. doi> 10.1080/09669580308667205

WEBSTER C., DALLEN J.T. (2006). «Travelling to the ‘other side’: the occupied zone and Greek cypriot views of crossing the green line». Tourism geographies, vol. 8, n° 2 (may 2006), p. 162-181. doi> 10.1080/14616680600585513

Ammochostos en grec, Gazimagusa en turc. Famagouste fait partie de la République turque de Chypre Nord (RTCN), autoproclamée et reconnue uniquement par la Turquie. Depuis cette annexion, le préfixe Gazi (victorieux) a été ajouté au nom turc d'origine, Magusa.
Varosia ou Varosha en grec, Marash ou Maras en turc.
Girne en turc.