N°110

Les lieux du vieillir

Dès l’introduction de l’ouvrage Habiter et Vieillir. Vers de nouvelles demeures, dirigé par Monique Membrado et Alice Rouyer, la posture est annoncée: dépasser un modèle gérontologique conservateur en choisissant de se référer directement aux travaux de Michèle Charpentier au Québec et de Vincent Caradec en France. Dans leurs travaux et dans ceux présentés dans ce recueil, l’acteur — la personne âgée —  se trouve au cœur des interrogations et le vieillissement est reconnu comme une expérience qu’il convient de conjuguer au pluriel pour reprendre le titre du livre de Michèle Charpentier (2010).

Les quatorze chapitres, de sociologues et géographes, présentent une vision large des réflexions en cours sur les modes d’habiter et les expériences du vieillissement. L’ouvrage de 278 pages est articulé en quatre grandes parties pour saisir d’abord «l’expérience du chez-soi» ainsi que les «parcours résidentiels et les «mobilités», interroger ensuite ce qui est décrit sous le titre de «Vers une nouvelle demeure» et proposer enfin des pistes de réflexion sur le fait de «réinventer les lieux du vieillir».

Plutôt que de reprendre chapitre par chapitre les propositions faites par chacun des auteurs, aussi pertinentes soient-elles, je propose de revenir en particulier sur celles de Bernard Duperrein pour embrasser dans son ensemble la problématique de l’ouvrage. Ainsi, l’auteur offre pour commencer, «une courte promenade anthropologique (qui) nous apprend très vite que le premier souci de l’homme est de prendre position dans le temps et dans l’espace». En effet, «par nécessité, il fixe des repères pour s’y retrouver, met à distance ce qu’il considère comme dangereux, identifie, nomme les choses et les êtres indispensables à son habiter. Avoir le monde sous la main et à portée de main, s’inscrire dans cette familiarité parmi les choses domestiquées, tels sont les premiers gestes de connivence ou de conjugaison entre l’homme et son environnement. Toutes ces opérations de domestication du monde correspondent à une préoccupation fondamentale: il s’agit bien de défricher le monde et de donner un sens à toutes les activités organisées inscrites dans ce nouvel enclos où vivre devient possible, sous l’égide des dieux, évidemment. Quels que soient les mythes fondateurs, ils racontent tous cette même histoire de la domestication d’un environnement et de la mise à bonne distance [1] — que l’on appelle aussi «respectable» — des objets hostiles aux constructions des hommes » (p. 200). La domestication du monde représente cette préoccupation première de l’homme en société. Le but de ce procédé n’est autre que la production d’un sens à donner par l’homme à l’espace qu’il pratique. De cette façon, les individus, en domestiquant leur environnement établissent les fondations ontologiques de leur monde, le rendent habitable et praticable. Ce sens produit et donné offre par la suite les repères (orthonormés) nécessaires aux pratiques des individus, quelles qu’elles soient. Les procédés de mise en sens de l’espace et du temps se trouvent par ailleurs en relation directe avec l’environnement social, politique, économique et culturel dans lequel chaque individu évolue. Aussi, les formes de domestication résultent à la fois du sujet qui les produit, et de la situation dans laquelle cet individu s’inscrit. On comprend que la lecture de ces espaces domestiques devient alors un point d’entrée sur le sens que chacun donne à ses repères spatiaux et temporels.

Après un retour sur ces données anthropologiques, Bernard Duperrein propose une approche originale de la vieillesse à travers les territoires de domestication des personnes âgées. Son chapitre intitulé «La maison de retraite, dernière installation», permet de traverser les quatre parties de cet ouvrage collectif autour d’une dialectique commune. Celle-ci s’inscrit entre permanence et changement depuis l’expérience des personnes âgées. Elle peut s’exprimer de la façon suivante: «permanence de soi et processus de construction identitaire d’une part et changements de l’environnement d’autre part».

Cette tension parcourt l’expérience vécue des personnes âgées dans la plupart des chapitres de l’ouvrage. La question centrale à laquelle chaque chapitre offre des éléments de réponse se trouve en quatrième de couverture: «comment préserver son sentiment d’exister, sa place dans l’espace environnant et au milieu des autres, comment continuer à être reconnu jusqu’au bout de la vie quand la fragilité survient? ». Pour le dire autrement, au moment de la vieillesse, quelles sont les conséquences de la modification des repères spatiaux et temporels qui mettent en mouvement la domestication — façonnée individuellement et collectivement tout au long de la vie? Cette mise en mouvement et ce déplacement des repères ont lieu pour différentes raisons et à différents moments de l’existence. Le changement d’habitat comme l’entrée en institution pour personne âgée en est un. À chaque fois l’enjeu reste celui de produire de nouvelles pratiques sur lesquelles bâtir son espace domestique, «toute nouvelle installation correspond ainsi à une nouvelle entreprise de privatisation de l’espace (approvitiare, de privus, privé)» (p. 204). Cette phase d’appropriation passe notamment par l’inscription de gestes au quotidien, de la «répétition, (de) la ritualisation, (et de) cette force de l’habitude qui trace dans les espaces les plus hostiles, des chemins familiers, convertissant la surprise de l’évènement (l’accidit latin) en rencontre ordinaire» (p. 202).

Le titre choisi donne à cet ouvrage collectif toute sa portée: habiter. Il s’agit «de prendre possession (habere) des choses, de les apprivoiser, de les inscrire dans la sphère privée (ad-privere)» (p. 203). Et si, «en réalité, nous ne cessons de passer d’un espace à un autre, et si nous conservons malgré tout une certaine permanence (identité), c’est bien que chaque fois nous nous y retrouvons» (p. 203). Reste à savoir comment? Des réponses apparaissent à différentes échelles et sur différents thèmes tout au long des chapitres.

L’ouvrage est fort intéressant et ouvre des pistes de réflexion riches pour des travaux ultérieurs sur les pratiques et les formes d’habiter. On peut regretter dans le même temps que les contributions soient surtout réalisées à partir de terrains français et québécois. En effet, en dehors de deux chapitres sur des situations vécues par les aînés au Mexique, les regards restent centrés sur le «vieillir» au Nord alors que si l’on s'intéresse aux données démographiques, de nouvelles approches devraient émerger. Le vieillissement dans les «Suds» est rapide et laisse donc peu de temps aux États pour s’adapter. Il concerne aussi un plus grand nombre de personnes. D’après les Nations Unies, si les personnes de plus de 60 ans ne représentent actuellement que 8% de la population des pays en développement, cette proportion devrait atteindre près de 20% d’ici 2050. À cette date, la Chine devrait ainsi compter 437 millions de plus de 60 ans, l’Inde 324 millions, le Brésil 58 millions, etc. Par ailleurs, les modalités résidentielles et de prises en charge représentent pour ces régions des enjeux très différents de ceux étudiés dans l’ouvrage. Aussi, à l’avenir, il sera pertinent de nourrir les apports de ce recueil de travaux sur les formes d’habiter et de vieillir au Sud, où d’ici 2050, plus de 80% des plus de 60 ans résideront.

Référence de l’ouvrage

MEMBRADO M., ROUYER A., dir. (2003). Habiter et vieillir. Vers de nouvelles demeures. Toulouse :  Érès, coll. «Pratiques du champ social», 278 p. ISBN: 978-2-7492-3661-2

Bibliogaphie

CHARPENTIER M., dir. (2010)«Vieillir au pluriel. Perspectives sociales». Québec: Presses de l'Université du Québec, coll. «Problèmes sociaux et interventions sociales», 496 p. ISBN: 978-2-7605-2625-9

«Nous empruntons l'expression chère à Lévi-Strauss, prenant la liberté de l'étendre à tous les objets de l'environnement humain» ( p. 200)