N°115

L’identité d'un territoire rural de marge - Essai de modélisation -
Application à l'Alsace Bossue (1920-1930)

L’idée est d’abstraire le territoire en un univers dont les dimensions constituent l’identité territoriale. Ces dimensions sont appréhendées par les horizons, c’est-à-dire l’extension maximale de l’univers dans ses différentes composantes (espace, temps, réseaux), elles-mêmes déclinées selon les pratiques et les représentations. Au total, 24 horizons décrivent l’identité du territoire. Leur étendue est évaluée par des termes linguistiques (très étroit; …; très étendu). Le territoire étant conçu comme un construit collectif, la démarche consiste à retrouver les dimensions de l’univers territorial collectif à partir d’une collection d’individus attachés à ce territoire. L’appréhension des horizons des univers de ces personnes (identités territoriales individuelles) est, de ce fait, un préalable à celle des horizons de l’univers collectif (identités territoriales collectives). Sur le plan graphique, identités individuelles et collectives sont traduites par des profils projetés sur une cible. La cible comporte autant de branches que d’horizons (24) et autant de cercles concentriques que de termes linguistiques de valeur (5). Un profil identitaire individuel apparaît sous la forme d’une silhouette reliant entre eux les 24 horizons. Un profil identitaire collectif se traduit par un graphe planaire. Sont comptabilisés pour chaque nœud de la cible, donc pour chaque modalité des 24 variables, les effectifs d’individus. Les plages de couleurs correspondent à cinq classes d’effectifs. En rouge apparaissent les modalités rassemblant le plus d’individus (les horizons communs); en bleu clair, les horizons spécifiques à quelques-uns seulement. Le graphe planaire est la pièce maîtresse de ce travail: il a permis de contracter sur une figure l’équivalent de 30 à 40 000 données et d’obtenir ainsi une vision d’ensemble de l’identité du territoire à une période donnée. L’analyse et l’interprétation du profil identitaire collectif peuvent se faire ponctuellement (nœud par nœud) ou de manière plus synthétique. Elle peut être éclairée par la superposition d’un ou plusieurs profils individuels (silhouettes).

Le graphe planaire présenté en exemple décrit l’identité de l’Alsace Bossue dans les années 1920-1930. La silhouette superposée est le profil identitaire d’une épicière de la même période. L’interprétation du graphe révèle que l’Alsace Bossue a, dans l’entre-deux-guerres, une identité insulaire étroite, la plupart des horizons étant très étroits ou étroits. La vie sociale et professionnelle des individus se concentre à l’échelle de quelques couronnes de communes du lieu de résidence (1 à 6 couronnes). Les horizons temporels sont plus contrastés, notamment à l’échelle biographique. Les rythmes diffèrent entre ceux qui trouvent localement les moyens de la reconnaissance sociale (horizon très étroit: n°1 sur la figure 1) et ceux qui, pour se refonder, sont contraints à une mobilité professionnelle et/ou géographique (horizon très étendu: n°2 sur la figure 1). Dans ce cas de figure se trouvait Christine Jacobs. Avant de devenir épicière dans son village natal de Wolfskirchen, elle a officié comme gouvernante pendant 7 ans chez un chef d’orchestre à Strasbourg. Comme elle, de nombreux hommes et femmes se sont extirpés de la pauvreté en investissant les métropoles régionales (Strasbourg, Saarbrücken, Metz et les villes des bassins houiller et sidérurgique lorrains). Aussi, ces villes apparaissent-elles comme des pôles vitaux pour l’économie locale (horizon de la variable UPS4 moyennement étendu: n°3 sur la figure 1). Beaucoup d’individus choisissent Paris pour se refonder comme bonne ou homme à tout faire; certains optent de manière plus radicale pour l’émigration vers les États-Unis. Nombreuses sont les familles à avoir au moins un membre de la parentèle proche outre-Atlantique. Il en ressort que les États-Unis représentent souvent pour les individus l’espace polarisateur le plus lointain (figure 1 - horizon URS4 étendu: n°4). Plus de la moitié des frères de Christine Jacobs a émigré aux États-Unis. Si, au final, elle ne les a pas suivis, elle a entretenu avec eux une correspondance nourrie. De ce fait, l’Amérique était pour elle un horizon bien présent au quotidien. Les migrations de la pauvreté ont généré hors d’Alsace Bossue des exclaves: régions, villes ou même quartiers, où les ressortissants de la Bossue se retrouvaient ou pouvaient se projeter. Cela explique que l’identité du territoire tienne, en 1920-1930, à la coexistence d’horizons étroits et d’horizons étendus.

Le graphe planaire, dont nous venons de donner un exemple, a non seulement valeur d’aboutissement, mais aussi de point de départ pour de plus vastes investigations. Il a valeur de résultat, puisqu’il donne un aperçu de l’identité du territoire. Il a valeur d’outil dans un dialogue prometteur avec d’autres profils. Comme dans la figure présentée, le profil collectif peut être confronté à un profil individuel. Il peut également être rapporté au profil d’un autre territoire à la même période (comparaison synchronique) ou profil du même territoire, mais à une période différente (comparaison diachronique). Dans ce dernier cas apparaît une trajectoire identitaire du territoire.

1. Profil identitaire global – Alsace Bossue 1920-1930, surmonté d’un profil identitaire individuel

Référence de la thèse

DORN F. (2012). Identité d’un territoire rural de marge. Essai de modélisation. Application à l’Alsace Bossue (1920-1930 & 2010). Strasbourg: Université de Strasbourg, thèse de géographie, 838 p. (consultable en ligne)