N°103

Migrants (subsahariens) en transit à Tamanrasset: du passage à l'impasse?

Dossier Sahara et Sahel, territoires pluriels

Comme d’autres villes du Sahara, Tamanrasset, petite bourgade de 3 000 habitants au moment de l’indépendance de l’Algérie (1962), n’échappe pas au processus généralisé de croissance et d’étalement urbains: sa population a été multipliée par 30 entre 1962 et 2008 (chiffres du recensement). À cette date, Tamanrasset comptait 92 635 habitants [1] et en compte certainement aujourd’hui plus de 100 000, soit plus de la moitié de la population d’une région administrative de superficie équivalente à la France métropolitaine. Ce peuplement est le fruit des choix politiques du président Houari Boumediene dans les années 1970: d’une part, les populations nomades s’y sont installées dans le cadre de politiques de sédentarisation initiées lors de la troisième phase de la révolution agraire; d’autre part, les populations du Nord de l’Algérie ont été attirées par l’essor des activités liées aux hydrocarbures et par les politiques de promotion administrative dont a bénéficié Tamanrasset.

Par ailleurs, sous l’effet des migrations subsahariennes, Tamanrasset, à l’instar d’Agadez (Bensaad, 2003; Brachet, 2007; Sebha; Pliez, 2006) ou encore de Nouadhibou (Ba, Choplin, 2005), a vu sa morphologie urbaine et son économie locale se modifier sensiblement depuis le début des années 1990. La ville, sise dans l’extrême Sud algérien, constitue, en effet, une étape pour les migrants qui ont parcouru plusieurs centaines de kilomètres dans le désert depuis (ou via) le Mali ou le Niger. Depuis la fin des années 1990 et jusqu’au début des années 2000, Tamanrasset a constitué un lieu de passage important pour des populations désireuses de s’approcher des côtes marocaines ou libyennes (fig. 1). Mais la succession et la répétition excessive d’images de «pateras» surchargées naviguant dans le détroit de Gibraltar, des naufragés de Lampedusa et des tentatives durement réprimées de franchissement des barrières de Ceuta et Melilla en 2005 ont conduit les États maghrébins, sous la pression de l’Europe, à renforcer les contrôles sur leurs territoires. Parallèlement, plusieurs États membres de l’Union européenne ont signé des accords de gestion des flux migratoires avec divers pays africains visant à limiter ces flux en amont. Cette externalisation des procédures a ainsi modifié la donne migratoire dans le Sahara, entravant considérablement la circulation et les modalités du transit. On parle ainsi, pour la Mauritanie, de «post-transit» (Choplin, 2010) pour décrire les conséquences de la «fermeture de la mer» à Nouadhibou. Redéfinies, ces modalités plongent les migrants qui traversent les régions saharo-sahéliennes dans un état d’incertitude, de flottement et, parfois, d’inertie. Pour caractériser ces situations, certains chercheurs parlent de «nasse» (Pian, 2009; Migreurop, 2007) au Maroc, de «cul-de-sac» (Ba, Choplin, 2005) en Mauritanie, ou encore de «sas migratoire» (Tarrius, 2002). Les mots ne manquent pas pour traduire une immobilité subie.

1.Tamanrasset, au cœur des routes migratoires transsahariennes (vers 2006)

Alors qu’ils percevaient, au départ, Tamanrasset comme une simple halte dans leur projet migratoire, les migrants «en transit» sont souvent amenés à y résider plus ou moins durablement, et ils y révisent leurs plans. Ils développent progressivement un rapport à la ville où ils font ainsi étape. La généralisation de la migration par étapes entre les deux rives du Sahara, avec des haltes de plus en plus longues, a ainsi conféré à Tamanrasset une fonction d’escale majeure. En conséquence, et contrairement aux représentations les plus courantes, «le Sahara n’est pas seulement un espace traversé mais est aussi un espace travaillé» (Bredeloup, Pliez, 2005).

C’est le rapport émergent de ces migrants à la ville que nous étudierons à Tamanrasset, dans un contexte de multiplication des entraves à la liberté de mouvement, de montée du contrôle policier et de précarité économique croissante.

Éléments méthodologiques

En mai et juin 2006, nous avons effectué une enquête [2] dans la ville de Tamanrasset auprès des populations migrantes (essentiellement francophones) originaires d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale.

L’objectif de cette enquête était de rendre compte des pratiques urbaines à travers la manière dont des migrants, en situation irrégulière et totalement étrangers à un espace aride, appréhendaient et s’appropriaient une ville saharienne. Originaires de Douala, de Yaoundé (Cameroun), d’Abidjan (Côte d’Ivoire) ou encore de Kinshasa (Congo), ils arrivent dans un espace inconnu et imaginé, ce qui constitue pour le nouveau venu une expérience de l’altérité, dans un état d’incertitude. Afin de comprendre la manière dont ces migrants s’inscrivaient dans la ville, nous avons eu recours à la méthode ethnographique. L’observation s’est réalisée à découvert au sein d’un groupe dont les membres ne jouissaient pas d’un statut légal de présence sur le territoire, ce qui les incitait à avoir des activités hors de tout cadre réglementaire. Ils n’avaient ni domicile fixe, ni travail permanent.

Paul, jeune homme ivoirien de 25 ans, que nous avons rencontré par l’intermédiaire de la mission catholique [3] de Tamanrasset, a joué le rôle de l’informateur. Il a favorisé notre introduction dans le milieu des migrants les plus marginalisés, vivant dans des foyers surpeuplés ou dormant sous des rochers à l’extérieur de la ville. Les migrants subsistaient essentiellement grâce à de menus travaux dans le secteur informel, de divers trafics et de ressources provenant de la parentèle.

Les «aventuriers» de l’Alouette

Parmi les lieux fréquentés par les migrants, l’Alouette a particulièrement retenu notre attention. C’est ainsi que les migrants nomment un point précis du cours de l’oued Tamanrasset, à l’ouest de la ville, à proximité immédiate du quartier de «Tahaggart». La partie du lit de l’oued qui se situe au pied du pont a été largement investie par des migrants africains qui l’ont baptisée l’Alouette (fig. 3). Dans l’univers langagier des migrants, l’oued devient ainsi l’Alouette, traduisant une transformation francisée du terme originel (vallée ou rivière en arabe).

3. L’Alouette: lieu situé au pied du pont en arc bétonné de 140 mètres qui dispose de deux larges voies routières.
Les 32 trous (ou buses), destinés à favoriser l’écoulement du cours d’eau, sont occupés par les migrants. (cliché : Régis Minvielle, Tamanrasset, 2006)

Ce lieu symbolise autant l’inertie, le jeu d’évitement avec la police locale, que la réappropriation d’un espace déserté par les populations locales. Âgés de 20 à 35 ans, les «aventuriers» de l’Alouette sont fils de fonctionnaires, de paysans, d’ouvriers, d’infirmiers ou encore de diplomates. Ils peuvent être d’origine rurale ou urbaine. Ils ont pu être tour à tour ou simultanément étudiants, mécaniciens, commerçants ou encore manœuvres. Mariés pour quelques-uns, célibataires pour la plupart, ils incarnent les multiples figures d’une migration subsaharienne majoritairement masculine (Bredeloup, 2008). On le voit, le phénomène migratoire, au sud du Sahara, recoupe des univers sociaux distincts. Ce monde hétérogène se croise ainsi à un point précis du cours de l’oued Tamanrasset (encadré 1).

Pour ces jeunes hommes, l’Alouette représente une étape dans leur expérience migratoire qui les conduira, nul n’en doute, vers la prospérité matérielle. Dans ces lieux, ils se rassemblent autour de représentations et de modèles communs, notamment celui du self-made-man, et ils revendiquent l’aventure. Ces valeurs et croyances associées à la réussite économique rapide et au culte de l’ostentation séduisent ces jeunes citadins africains (Bredeloup, Bertoncello, 2004; Bredeloup, 2008). Dans cet imaginaire collectif, l’Europe incarne l’Eldorado, étape ultime d’un individualisme exacerbé. Ces «aventuriers» sont souvent à l’écart du marché de l’emploi investi par les populations locales ou les migrants intérieurs. Taillables et corvéables à merci, ils doivent s’accommoder des contraintes liées au travail en situation d’immigration, accepter des tâches pénibles, parfois dangereuses, des rétributions modestes, parfois en nature.

En début de matinée, les premiers migrants arrivent par petits groupes à l’Alouette pour «tuer le temps et oublier les problèmes», selon leurs propres termes. Il s’agit d’un lieu de rassemblement quotidien et exclusivement masculin, où l’on vient pour «causer», pour saluer ses semblables liés par l’expérience migratoire, pour se tenir informé des parcours des uns et des autres et des dernières opérations de refoulement. Des groupes d’individus, généralement entre 5 et 10, se forment en fonction des affinités. Celles-ci se construisent à travers le partage d’un vécu commun (compagnons de route dans la traversée du désert, voire même tout au long de la trajectoire migratoire) ou à partir de visions du monde ou de trajectoires sociales semblables. Mais il s’agit d’un milieu mouvant où l’on circule d’un espace de discussion à un autre, où les groupes se font et se défont. Au gré des trajectoires de chacun, c’est-à-dire des départs et des arrivées, le nombre total des «alouetiens», terme que nous utiliserons pour les nommer, fluctue. Entre le 15 mai et le 30 juin 2006, ce nombre a varié entre 42 et 90.

Les débats sont souvent passionnés. Le ton de la voix élevé, la provocation, l’exagération, la défense exacerbée de son point de vue, la contradiction, la valorisation de soi constituent les règles d’un mode discursif qui se structure dans le conflit. Les sujets de conversation sont divers et variés et traitent, avec autant de conviction, de politique régionale et internationale que des derniers résultats des équipes de football européennes. Mais les discussions tournent très souvent autour de l’expérience migratoire et des conditions d’existence en situation illégale. Les migrants se remémorent fréquemment, et avec nostalgie, la vie au pays d’origine. Ils expriment avec amertume un certain désenchantement par rapport au projet initial. Ils échangent sur les routes à emprunter, sur la présence ou non de barrages policiers. L’expulsion vers Bordj Badji Mokhtar Tinzaouatine est évoquée avec une crainte non dissimulée. Ce «camp de sas» ou «zone entonnoir» (Rodier, 2005), situé à la frontière algéro-malienne et à 508 km au sud-ouest de Tamanrasset traite à la fois les procédures d’admission et d’expulsion. Pour ces migrants, en situation irrégulière, Tinzaouatine est le lieu de tous les dangers. Il est décrit comme un véritable enfer, une fournaise où tout manque — eau, nourriture, logement, travail, argent — et où le seul but est d’en partir le plus vite possible. Nombre d’entre eux ont été confrontés au refoulement (une ou plusieurs fois), et tous redoutent qu’il se (re)produise.

La rumeur se répand souvent à un rythme effréné: «ils vont fermer la frontière avec le Mali à cause de la rébellion Touarègue» [4] ou encore «untel a été enrôlé de force dans l’armée malienne pour lutter contre la rébellion touarègue». La rumeur peut alors influer sur les stratégies de parcours de chaque migrant qui va, dès lors, privilégier une route plutôt qu’une autre. Au gré des dernières informations survenues au cours de notre enquête entre mai et juin 2006, plusieurs itinéraires ont été empruntés pour rejoindre l’Algérie.

Au cours de la journée, l’Alouette devient un lieu de vie, fréquenté y compris par des vendeurs ambulants algériens qui proposent viande de chameau, cigarettes à l’unité, eau pour quelques dinars. À la mi-journée, certains migrants quittent l’Alouette pour se restaurer dans des gargotes situées sur les berges de l’oued et tenues par des Guinéennes. Ils reviennent pour se protéger des rayons du soleil, difficilement supportables pendant la saison chaude; ils se mettent alors à l’ombre tantôt dans les buses du pont qui peuvent contenir chacune une quinzaine de personnes, tantôt sous les arbres de la rive droite.

Dès que la nuit tombe, ils abandonnent l’Alouette pour se rendre dans des «foyers» ou dans des grottes situées à la périphérie de la ville. Les foyers sont des maisonnettes à étages, louées par des Algériens, où l’on peut passer la nuit pour 100 à 150 dinars [5]. Par manque de ressources et par peur des contrôles de policiers, les autres dorment dans des grottes, situées à quelques kilomètres à l’ouest de l’Alouette et utilisées comme caches.

Ces différents lieux, auxquels il faudrait ajouter la poste centrale de Tamanrasset qui héberge les bureaux de la «Western Union» permettant aux «aventuriers» de recevoir et d’envoyer des mandats, balisent l’épreuve de la ville saharienne. Mais outre cette occupation physique et sociale de l’espace, l’imaginaire, à travers la construction de toponymes, intervient également comme un élément structurant de l’expérience citadine.

Construction d’une toponymie urbaine: rendre l’altérité plus familière

En traversant le Sahara et en pénétrant sur le territoire algérien, les migrants subsahariens sont confrontés à l’altérité et ce, à plusieurs niveaux:

Aussi, face à cette altérité, les migrants tentent-ils de rendre familiers les territoires qu’ils traversent et qu’ils finissent par occuper. Nommer des lieux ou transformer leurs noms initiaux par une opération de glissement sémantique en leur donnant un sens différent constitue alors, pour eux, une manière de s’approprier l’espace. Ces dénominations participent de la création de leur identité citadine. Dans ce cadre opératoire, l’oued devient l’Alouette, et la buse, l’Abribus. Pour le premier terme, il s’agit de franciser un mot arabe, c’est-à-dire de le faire entrer dans son univers langagier et ainsi de rendre proche ce qui est lointain (Bastide, 2001). L’Alouette symbolise pour les «aventuriers» le rêve d’une liberté dont ils sont privés. À l’instar de l’Alouette, espèce chassée intensivement, les migrants doivent faire face à une autre forme de chasse, concrétisée par les campagnes d’expulsion dont le but est de briser leurs ailes déployées vers une hypothétique destination européenne. Le terme «Abribus» traduit, quant à lui, un état, c’est-à-dire l’attente d’un éventuel bus qui les conduira vers leur prochaine étape. Lors de contacts répétés avec les «alouetiens», nous avons relevé toute une série de mots ou d’expressions, propres à ce groupe. À titre d’exemple, Cailloux-ville désigne les rochers où les migrants passent leurs nuits et qui sont situés à l’ouest et à l’extérieur de l’enceinte urbaine. L’utilisation de ce terme permet de faire sien ce refuge par défaut et en cela de recréer sa ville.

4. Tamanrasset: les lieux fréquentés par les migrants

Le repérage des lieux nommés permet de dessiner le rythme urbain des migrants (fig. 4). Après avoir dormi à Cailloux-ville et avant de rejoindre l’Alouette, certains «aventuriers», se rendent dès l’aube, à la place Tchad, terme importé de Libye par des «aventuriers» pour désigner un lieu d’attente d’embauche ponctuelle. Généralement au volant de voitures pick-up, des employeurs locaux viennent embaucher chaque matin cette main-d’œuvre journalière à bas coût (entre 300 et 400 dinars la journée, soit 3 et 4 €) et prête à accepter les tâches les plus ingrates (manœuvre sur des chantiers publics ou privées, peinture, décharge de camions de marchandises, travaux domestiques…). Dès qu’une voiture approche, c’est une véritable course qui s’engage entre les migrants. Celui qui parvient à monter le premier dans la voiture «marque le but». La solidarité entre migrants, pensée et organisée de manière à supporter les contraintes liées au phénomène migratoire, se dissipe face à l’occasion de gagner un peu d’argent. Les compétences passent au second plan. La référence au football évoque alors ces compétitions sportives où ce sont les caractéristiques physiques, à savoir l’habileté, la vélocité et la masse musculaire, qui opèrent comme facteurs de sélection.

Toutes ces expressions s’inscrivent ainsi dans un vocabulaire plus large et participent à la création d’une identité sociale distincte du milieu d’origine et d’une mémoire collective de la migration au Maghreb.

Une mise en scène du contrôle ou l’expression d’une volonté de confinement

Confrontés à l’illégalité, les migrants développent des stratégies d’évitement qui consistent à échapper par tous les moyens au refoulement vers la frontière. Ils s’efforcent de se protéger, tant bien que mal, des descentes de police, d’où leurs reflux fréquents vers les marges de la ville. Dans ce jeu de cache-cache permanent avec la police, l’Alouette est un poste de guet. Depuis le lit de l’oued, et du fait de la faible élévation des bâtiments de la ville, on a un point de vue à longue distance sur les voies de chaque côté de l’oued, ce qui permet de surveiller les mouvements des voitures. Ainsi, dès qu’un véhicule de police apparaît, les migrants peuvent courir dans la direction opposée en empruntant les ruelles, propices à la fuite, des quartiers bordant l’oued. Les autorités pratiquent généralement un contrôle «mou» des migrants. Les voitures de la police algérienne circulent sur les berges bordant l’Alouette, et si les policiers s’approchent à quelques dizaines de mètres des migrants, ils ne manifestent généralement aucune volonté de les arrêter. Leur objectif est plutôt d´intimider les occupants de l’Alouette. Ils se rendent ainsi visibles dans l’espace public montrant qu’ils ont la mainmise sur un territoire apparemment laissé en déshérence. La lenteur avec laquelle les véhicules se déplacent et les lumières clignotantes et bruyantes constituent les attributs d’une parade policière. Il s’agit là d’une mise en scène soigneusement orchestrée du contrôle. D’un côté, il faut se montrer menaçant envers les migrants afin d’exercer une réelle domination, en vue de les rançonner lors, par exemple, de contrôles d’identité sporadiques. De l’autre, il s’agit de rassurer une population locale alertée par les médias, la rumeur, voire les élus locaux, sur les dangers supposés qu’engendre la présence des migrants subsahariens. Ceux-ci sont perçus au mieux comme des concurrents directs sur le marché du travail et au pire comme «des bandits de grand chemin», «des trafiquants», «des déchets qui traînent dans l’oued et qui apportent le sida» [7]. Dans une modalité extrême, ethniciste ou racialiste, de penser la différence, l’Alouette incarne le lieu du risque de contamination ou de pollution de l’identité. La ségrégation est donc une figure extrême du rapport à l’autre, placée aux dernières limites de sa négation, juste avant sa disparition. On retrouve dans certaines franges du pouvoir local, des croyances qui associent la saleté et, plus généralement l’impureté biologique, morale ou identitaire, avec toutes sortes de marges (Douglas, 2005).

En définitive, la fonction des patrouilles de police semble surtout destinée à confiner les migrants dans cet espace souillé et à veiller à ce qu’ils ne franchissent pas la frontière matérialisée ici par un pont et les deux rives de l’oued. Il s’agit d’une mise en scène, car si les patrouilles sont quotidiennes, elles laissent tout de même une marge de manœuvre aux migrants dans leurs déplacements. C’est donc un jeu de surveillance relâchée à laquelle se livrent les autorités locales et ce, dans un souci, d’une part, de satisfaire la population algérienne et, d’autre part, de ne pas se priver totalement d’une manne financière et d’une main-d’œuvre corvéable et nécessaire au développement de la cité.

Conclusion: une inertie imposée

La construction toponymique des «aventuriers» s’organise bien autour de l’expérience migratoire partagée du transit. Elle exprime une part de la contradiction entre le désir du migrant de poursuivre l’aventure vers des lieux qu’il juge plus prospères et la situation d’impasse qu’il expérimente à Tamanrasset. Les métaphores sont cruelles: le rêve de prendre son envol à la manière d’une alouette se brise sur les parois de l’Abribus, espace clos qui proscrit le mouvement, salle d’attente qui ne voit jamais transiter un bus. Camerounais, Ivoiriens, Congolais, Burkinabés peuvent parfois attendre plus de trois ans à l’Alouette, afin d’amasser les fonds nécessaires à la poursuite de leur voyage vers le Nord — Alger, Oran ou le Maroc. En outre, la réussite de cette entreprise est très aléatoire si l’on en juge par la quantité de barrages routiers. Ainsi, les nombreux termes qui, aujourd’hui, désignent ces populations «migrants», «clandestins», «déplacés», «déguerpis», «déportés», «refoulés», «retournés», «sinistrés», «expulsés», etc. suggèrent un mouvement inachevé, fragile, réversible, en suspens, et un état intermédiaire entre un point de départ et un hypothétique point d’arrivée.

L’Alouette est le lieu à Tamanrasset qui exprime vraisemblablement le mieux l’impasse dans laquelle se trouvent ces «aventuriers». La multiplication des contrôles d’identité et des barrages de police sur les principaux axes routiers ainsi que l’augmentation constante des refoulements les astreignent à l’immobilité. Ces dispositifs illustrent un contexte global d’affirmation du cadre policier comme mode dominant de gestion de la question migratoire au profit du champ politique entre l’Europe et l’Afrique. En dépit des politiques restrictives qui contribuent à mettre les migrants au ban de la société, les ressortissants d’Afrique forestière, installés aux marges des villes traversées, redéfinissent l’espace urbain saharien. En introduisant des pratiques et des manières de se représenter la ville, ils participent de la construction d’une communauté de destin autour de la condition migrante en Afrique blanche.

Bibliographie

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site recensement algérien de 2008.
Enquête effectuée dans le cadre de la recherche «Circulation migratoire et Développement urbain au Sahara Central» pilotée par Sassia Spiga dans le cadre du programme PRIPODE, financé par le ministère des Affaires étrangères (2002-2006).
L'Église catholique à Tamanrasset est représentée par les Petites Sœurs et les Petits Frères de Jésus, ainsi que les Petites Sœurs du Sacré-Cœur.
Référence au vol d'armes dans une caserne militaire au Mali en mai 2006.
Un euro équivaut environ à 104 dinars. Le prix de la nuit dans un foyer varie donc de 94 centimes d'euros à environ 1,43 euro. Notons que le salaire minimum mensuel en Algérie en 2006 est de 12 000 dinars soit environ 115 euros.
Entretien effectué le 2 juin 2006 à Tamanrasset.
Propos recueillis auprès d'un élu local.