N°103

L’espace feuilleté et segmenté d’une oasis saharienne:
rencontre et évitement à Dirkou (Niger)

Dossier Sahara et Sahel, territoires pluriels

Le Sahara est le théâtre de nombreuses circulations. Échanges commerciaux officiels, trafics illégaux et mouvements migratoires animent, depuis longtemps, les localités qui parsèment ce désert et les itinéraires qui les relient, et participent ainsi de la structuration générale de cet espace. Au Niger, les axes qui vont d’Agadez à Tamanrasset et Sebha (fig. 1) sont particulièrement utilisés, tant pour des déplacements transfrontaliers intra-sahariens que pour des trajets plus longs, entre les côtes du golfe de Guinée et celles de Méditerranée, voire au-delà. Le long de ces itinéraires sahariens, des villes, des oasis ou de simples puits servent d’étapes aux voyageurs, de points de ravitaillement ou de rupture de charge, de lieux de connexion entre différents réseaux migratoires ou commerçants, ou encore, souvent, de lieux de négociation. Les principaux acteurs des circulations sahariennes, à savoir les professionnels du transport, les migrants et les agents des États, se rencontrent en divers endroits et moments des parcours afin de s’entendre sur les modalités pratiques et financières de mise en œuvre de leurs activités: le déplacement et le négoce pour les uns, leur contrôle pour les autres. Chacun de ces passages, de ces contacts entre différentes sphères d’acteurs, à travers la succession des rencontres qu’ils occasionnent et les activités qu’ils sous-tendent, participe à une transformation des localités concernées.

À travers l’étude des pratiques sociales et spatiales de diverses populations présentes dans une oasis du Nord-Est du Niger, Dirkou, l’article vise à saisir, d’une part, la nature des jeux de rencontre et d’évitement entre autochtones et allochtones, entre mobiles et immobiles, qui caractérisent aujourd’hui nombre de places sahariennes, et, d’autre part, la manière dont des circulations internationales peuvent transformer localement l’organisation d’un espace oasien [1].

Circulations terrestres et émergence d’une oasis-relais

Les oasis sahariennes sont des lieux de vie, de production et d’échange qui ne peuvent se comprendre qu’à l’échelle locale. Leur étude nécessite une approche multiscalaire permettant de tenir compte des systèmes de relation et de circulation au sein desquels ces oasis sont inévitablement intégrées et qui participent à leur évolution [2]. À Dirkou, comme dans les autres oasis du Nord-Est du Niger, les circulations caravanières des nomades touaregs et toubous ont joué ce rôle structurant dans la durée en maintenant un négoce fait de troc et de vente. À ces circulations se sont progressivement ajoutées, à partir du milieu du XXe siècle, des circulations motorisées.

1. Le Niger

À la fin des années 1980, les transporteurs ont abandonné la piste très ensablée qui reliait Agadez à Bilma via Fachi, au profit de celle plus accessible passant plus au nord et aboutissant à Dirkou (fig. 1). Depuis lors, Dirkou est une oasis bien davantage rythmée par la circulation des camions tout terrain et des pick-up qui vont et viennent que par celle des caravanes. Ce changement d’itinéraire a eu d’autant plus d’incidences sur Dirkou que cette période a été marquée par une reprise des échanges commerciaux entre le Niger et la Libye, puis par une augmentation du volume des circulations migratoires (Grégoire, 1999; Pliez, 2004).

Au début de la décennie 1990, la Libye, isolée sur la scène internationale en raison de l’embargo et qui avait un besoin chronique de main-d’œuvre étrangère, s’est ouvertement prononcée en faveur de l’immigration africaine. Ce changement de politique a attiré de nombreux ressortissants d’Afrique occidentale et centrale aux motivations diverses, d’autant qu’à la même période d’autres facteurs ont participé à l’émergence d’un contexte favorable à l’amplification et à la diversification des migrations entre les deux rives du Sahara. On peut notamment relever le durcissement des politiques migratoires européennes qui s’est traduit par la généralisation des régimes de visas et la complexification des conditions de leur délivrance, ou encore la dévaluation du franc CFA en janvier 1994 qui a entraîné l’appauvrissement de toute une partie des «classes moyennes» africaines des pays de la zone franc.

À la fois support et reflet de ces mobilités nouvelles ou redynamisées, le transport mixte personnes/marchandises s’est renforcé, voire généralisé, entre le Niger et la Libye, tandis que se développaient des réseaux de transport spécialisés dans le convoyage des migrants entre ces deux pays (Brachet, 2005). Tous les transporteurs ou presque passaient alors par Dirkou pour se reposer, se ravitailler et effectuer quelques formalités administratives auprès des autorités nigériennes présentes; et également pour prendre le convoi militaire mis en place par le gouvernement nigérien afin de sécuriser l’axe Dirkou-Agadez pendant la rébellion touarègue et touboue des années 1990. Or, il n’y avait qu’un convoi par mois environ, ce qui signifie que les véhicules en partance pour Agadez étaient souvent bloqués plusieurs jours ou plusieurs semaines à Dirkou avec leurs marchandises et leurs passagers.

2. L’oasis de Dirkou

À cette époque, lorsque les migrants venant d’Agadez ou de Libye arrivent dans l’oasis pour y faire étape, ils s’installent à quelques kilomètres du village [3], dans l’ombre de la palmeraie où la place ne manque pas. Dans un premier temps, de petits abris en feuilles de palme sont aménagés pour leur servir de logements, tandis que des commerçants locaux quittent de temps à autres leurs boutiques situées dans l’ancien village pour installer des étals près de ces camps sommaires. Puis de véritables cases en terre sont construites et les étals deviennent de plus en plus pérennes, tandis que la palmeraie recule. Peu à peu, de nombreuses autres activités liées plus ou moins directement à ces circulations migratoires et marchandes se développent, donnant progressivement naissance à un grand marché permanent et à tout un quartier nommé Boula Bourine en kanouri et Sabon Gari en haoussa, le «nouveau village» (fig. 2) [4].

Du quartier périphérique des étrangers au nouveau «centre» de l’oasis

3. Une rue du centre de l’ancien village de Dirkou
© Cliché: J. Brachet, 2009

En tenant compte des circulations en provenance d’Agadez et de celles en provenance de Libye, on peut estimer que plus d’un millier de camions et plusieurs dizaines de milliers de migrants font chaque année étape à Dirkou (Brachet, 2009). Ainsi, depuis près de deux décennies, selon les périodes, quelques centaines à quelques milliers de personnes «en transit» sont présentes dans l’oasis, et plus précisément à Sabon Gari, alors que la population permanente de Dirkou est d’environ 7 000 à 9 000 habitants [5].

La plupart des transporteurs qui font la route entre le Niger et la Libye y ont un «garage», c’est-à-dire une concession suffisamment vaste pour parquer leur véhicule et séjourner, ou tout au moins un correspondant qui peut les héberger gracieusement lors de leurs passages réguliers (certains font jusqu’à trois aller-retour par mois entre Agadez et la frontière). En revanche, à l’instar de ce qui se passe dans d’autres villes d’Afrique du Nord et de l’Ouest (Brachet, 2009; Choplin, Lombard, 2008; Nadi, 2007; Pliez, 2003; Streiff-Fénart, Poutignat, 2008), les migrants qui passent par Dirkou ne sont plus hébergés dans des abris de fortune mais dans des logements — construits en argile — appelés ghettos (ou plus rarement foyers par les migrants francophones); ils y louent individuellement ou collectivement de petites pièces de quelques mètres carrés. Ces ghettos, généralement gérés par des Nigériens, plus rarement par d’anciens migrants installés là depuis des années, sont tous regroupés à Sabon Gari. Ils participent fortement à la différenciation de ce quartier vis-à-vis de l’ancien village, notamment en ce qui concerne les rythmes de vie.

Tandis que la vie à Gari N’Kanwa (fig. 3) continue d’être fortement influencée par le rythme du soleil (du fait du très faible taux d’électrification) et celui des saisons (du fait des activités agricoles et des échanges avec les caravaniers), Sabon Gari est animé plus tard dans la nuit mais ne s’éveille vraiment que quelques heures après le lever du jour, et cela indifféremment toute l’année. Le rythme des échanges avec l’extérieur, primordial dans toute oasis, diffère également entre l’ancien village, où l’on attache une importance particulière à la venue des caravanes de dromadaires et aux circulations régionales, et le nouveau, davantage approvisionné par des échanges internationaux et qui voit sa population osciller sensiblement au gré des arrivées et des départs des convois de migrants. Les rythmes de l’alternance entre présence et absence des habitants de Dirkou sont également devenus multiples, car si les populations kanouries et touboues sédentaires ne quittent pas, ou exceptionnellement, l’oasis, en revanche les fonctionnaires qui y travaillent n’y demeurent généralement que quelques mois, tandis que certains commerçants et certains migrants peuvent n’y séjourner que quelques jours. Enfin, le rythme des cinq prières quotidiennes de l’islam n’est plus commun à l’ensemble de la population de l’oasis du fait de la présence de nombreux chrétiens.

Parallèlement, les types d’habitations (construites en banco et parfois en ciment, et non pas en pierre de sel), les tenues vestimentaires pour partie occidentales [6], la forte présence des femmes dans l’espace public (y compris la nuit), la multiplicité des activités économiques, et la diversité des langues et des musiques sont autant de marqueurs qui singularisent également Sabon Gari, et l’érigent en territoire particulier de l’oasis (fig. 1).

4. Près du marché dans le nouveau quartier de Dirkou
© Cliché: J. Brachet, 2009

Outre le marché permanent particulièrement bien approvisionné (fig. 4), notamment en produits libyens et nigérians, et outre les activités en rapport avec les transports (gare routière, fig. 5, «agences de voyage», garages, points de vente de carburant de contrebande d’origine libyenne et une station service officielle — gérée par le groupe pétrolier panafricain Tamoil — rapidement fermée après son implantation en mars 2006), il existe aujourd’hui à Sabon Gari de nombreuses concessions destinées au logement des migrants et des fonctionnaires, des bars et des restaurants, des salons de coiffure, des bureaux de change de monnaie et un «télécentre» équipé d’un téléphone satellite. Par ailleurs, l’État nigérien a décidé d’implanter à Dirkou un poste de police des frontières en complément du détachement permanent de gendarmerie et du poste de douane qui étaient déjà présents, et de la compagnie militaire créée dès l’époque coloniale et qui gérait jusque-là les «affaires courantes» de l’oasis. Dans le domaine des infrastructures, les changements sont également significatifs puisque le village a été partiellement électrifié par la Nigelec [7] à partir de décembre 2001, grâce à un groupe électrogène financé dans le cadre du projet d’électrification des zones rurales du Programme spécial du Président. Un réseau d’adduction d’eau potable composé d’un forage et de huit bornes-fontaines, inauguré en octobre 2003 par l’ONG Action contre la faim, permet depuis de couvrir une petite part des besoins de la population avec une eau de bien meilleure qualité que celle des puits. Un collège d’enseignement général a été bâti en 2004 et deux nouvelles écoles primaires devraient prochainement être construites en plus des trois déjà existantes (dont une médersa). La mairie du village a été inaugurée en 2006 [8]. Enfin, plusieurs bornes relais pour téléphone mobile ont été installées entre fin 2005 et 2007.

5. Amas de déchets et passagers en attente, gare routière de Dirkou
© Cliché: J. Brachet, 2009

En l’espace de deux décennies, le village de Dirkou s’est ainsi transformé en un véritable petit centre régional marqué par une croissance démographique sans précédent. Sabon Gari, ancienne périphérie de l’oasis où vivent la plupart des nouveaux habitants permanents et la totalité des personnes de passage, est dorénavant plus peuplé que le village d’origine Gari N’Kanwa. Il continue de s’agrandir (fig. 6) et est devenu d’une certaine manière le centre économique de la localité.

Des lieux-passerelles dans un espace feuilleté et segmenté

Les migrants circulent à l’intérieur de Sabon Gari, entre leurs ghettos, les lieux de transport et le marché, mais ne sortent presque jamais de ce quartier et leurs échanges avec les villageois sont si faibles qu’après plusieurs mois passés à Dirkou la plupart d’entre eux ne connaissent toujours pas l’ancien village qui n’est pourtant qu’à un ou deux kilomètres de leur lieu de résidence. Ce manque de relations entre populations migrantes et populations originaires de Dirkou est renforcé par le fait que la majorité des villageois kanouris et toubous de l’ancien village ne vont eux-mêmes jamais à Sabon Gari pour ne pas être confrontés à ces «exodants» [9] qui symbolisent à leurs yeux la dépravation (prostitution, alcool). Seuls quelques jeunes y font un tour par curiosité, des commerçants s’y rendent pour le marché et certaines femmes pour y effectuer des achats. De même, militaires, commerçants allochtones et autres fonctionnaires ne fréquentent que des espaces circonscrits de l’oasis, et cela de manière assez homogène au sein de chacun de ces groupes.

6. L’extension sud de Dirkou en construction, avec à l’arrière-plan la falaise du Kawar
© Cliché: J. Brachet, 2009

Ce cloisonnement des espaces en fonction des différentes catégories de populations se traduit au niveau de l’organisation de l’oasis par une segmentation dont les ruptures sont visibles dans le paysage lorsque l’on passe de l’ancien village (Gari N’Kanwa) au marché de Sabon Gari, ou de la zone des ghettos [10] au vaste camp militaire (fig. 7). Si l’on devine ainsi une structure faite de territoires contigus, l’étude plus spécifique des limites de ces territoires montre qu’ils ne le sont pas réellement. La segmentation territoriale n’est jamais ni totale ni hermétique dans les villes sahariennes.

Ces territoires vécus se chevauchent parfois et par endroits (sans qu’il y ait nécessairement interaction sociale), et leurs limites, qui ne sont figées ni temporellement ni spatialement, peuvent fluctuer au gré des présences et des actions humaines. Lors de circonstances particulières — telles que les contrôles et les taxations des migrants et des transporteurs par les agents de l’État à leur arrivée et à leur départ, ou les temps de discussions et de négociations entre migrants et transporteurs — des membres de différentes catégories de populations entrent en relation: des lieux-passerelles éphémères peuvent alors s’ouvrir, lieux communs où l’échange est possible.

Cette expérience de la relation permet ainsi d’établir des connexions entre les différents étages territoriaux de cet espace feuilleté (fig. 8) [11]. Les modalités de ces connexions «verticales» font qu’à l’intérieur de l’oasis, pourtant peu étendue, les territoires des migrants s’articulent plus souvent aux territoires des représentants de l’État et des professionnels du transport qu’à ceux des habitants originaires du village. Avec ces derniers, seuls quelques moments peuvent donner lieu à des interactions, qu’il s’agisse de certains actes de négoce au marché, d’emplois domestiques salariés et, de façon très épisodique, de certaines formes de prostitution. En définitive, l’organisation des lieux de transit, lieux de coprésence d’acteurs divers dont les actions et les desseins s’inscrivent dans des temporalités multiples, ne peut être saisie qu’à travers la diversité des relations qui unissent, séparent ou opposent les individus et les groupes qui s’y côtoient.

7. Dirkou, un espace segmenté: le vu et le vécu

Cet essai de représentation schématique des structures spatiales de Dirkou (fig. 7 et 8) met en avant une organisation de l’oasis en territoires différenciés. Néanmoins, les personnes qui créent ces territoires par leurs déplacements à l’intérieur de Dirkou sont aussi, en parallèle, insérées dans des réseaux — commerciaux, migratoires — dont les activités et les implantations s’étendent bien au-delà des limites de l’oasis et, pour partie, au-delà de celles du désert. Cette organisation spatiale de Dirkou ne doit donc pas masquer le fait qu’à l’échelle du Sahel et du Sahara central certains des territoires, dont il est question ici, sont intégrés dans des territoires réticulaires beaucoup plus vastes, constitués de plusieurs localités et des itinéraires qui les relient (Rétaillé, 1993). Ces territoires réticulaires dans leur ensemble peuvent également être pensés comme constitutifs d’un espace feuilleté afin de décrire à la fois le fonctionnement propre de chaque étage territorial et les manières dont ils se superposent entre eux, à travers des relations de dépendance ou d’autonomie. Ainsi, les lieux-passerelles, qui se créent dans la succession des rencontres, dévolus au transport (gares routières, garages), au commerce (entrepôts, marchés) ou encore au contrôle («checkpoint»), et donc également à la négociation et à la corruption, sont à la fois au cœur de l’organisation spatiale des villes et villages où ils se trouvent et constituent dans le même temps, à une échelle plus vaste, des points structurants de l’espace saharien dans son ensemble.

8. Dirkou, un espace feuilleté

Conclusion

En quelques années, l’ampleur et la permanence des flux migratoires et marchands passant par la localité de Dirkou ont influé directement sur son développement et son organisation, la faisant passer du statut de petit village du Kawar à celui de véritable petit centre régional, économique et politique. Dirkou participe dorénavant pleinement au maillage urbain du Sahara central structuré à la fois par l’activité de réseaux de circulation et par les volontarismes étatiques pour les zones sahariennes d’Algérie et de Libye (Bisson, 2003; Pliez, 2003). Des individus natifs de la région, des fonctionnaires originaires de tout le pays, des commerçants, des transporteurs et des migrants internationaux s’y croisent, s’y rencontrent mais s’y évitent aussi. Par leurs pratiques sociales et spatiales, ils contribuent à une double structuration de cette localité saharienne, à la fois horizontalement, en territoires partiellement contigus d’occupation pérenne dont les limites peuvent être visibles dans le paysage, et verticalement, en étages territoriaux déterminés par la circulation quotidienne des individus. Illustration emblématique des transformations que peuvent impulser les circulations internationales dans les espaces qu’elles traversent, cette oasis en est également une illustration singulière par la spécificité des formes que l’on y observe.

Aujourd’hui comme hier, les oasis sahariennes paraissent «façonnées» de l’extérieur: leur évolution dépend davantage de dynamiques externes que de dynamiques internes. Bien souvent ces dynamiques externes sont constituées par des circulations et des relations régionales relativement pérennes, dont l’oasis est un élément constitutif. Mais parfois, comme dans le cas de Dirkou, des circulations internationales à très longue distance apparaissent comme les principaux facteurs de la transformation de l’oasis, alors même que celle-ci n’en constitue jamais qu’une simple étape qui, pour diverses raisons économiques ou politiques, peut être rapidement abandonnée. C’est alors la durabilité des formes de développement local, fondées sur la fonction d’étape le long des principaux itinéraires de transit, qui est mise en question. En effet, le dynamisme de Dirkou repose d'une part sur des flux migratoires devenus assez irréguliers sous l’effet du durcissement des politiques migratoires européennes et africaines au Sahara (Brachet, 2011) et du conflit en Libye, et d’autre part sur des échanges marchands de biens de consommation courante – pas nécessairement légaux – entre le Niger et la Libye. Que restera-t-il si ces flux migratoires et marchands se détournent de cette oasis? La réponse à cette question dépendra de l’intensité du contrôle des régions sahariennes qui sera mis en place dans les temps à venir, contrôle qui depuis plusieurs années se renforce et se généralise. Elle dépendra également des capacités d’adaptation et de contournement dont feront preuve les nombreux acteurs mobiles et immobiles de ces circulations transfrontalières, dont la survie, en dernier recours et dans la durée, dépend bien souvent davantage de leur propension à maintenir des relations d'interdépendance avec leur environnement proche que d’échanges rentables mais difficiles à maîtriser avec un extérieur lointain.

Bibliographie

BISSON J. (2003). Mythes et réalités d’un désert convoité: le Sahara. Paris, Budapest, Torino: L’Harmattan, 479 p. ISBN: 2-7475-5008-7

BRACHET J. (2005). «Migrants, transporteurs et agents de l’État: rencontre sur l’axe Agadez-Sebha». Autrepart, Revue des sciences sociales au Sud, n° 36, p. 43-62.

BRACHET J. (2009). Migrations transsahariennes. Vers un désert cosmopolite et morcelé (Niger). Bellecombe-en-Bauges: Éditions du Croquant, coll. «Terra», 322 p. ISBN: 978-2-91496865-2

BRACHET J. (2011). «The Blind Spot of Repression: Migration Policies and Human Survival in the Central Sahara». In TRUONG T.D., GASPER D., dir., Transnational Migration and Human Security. The Migration-Development-Security Nexus. Berlin, New York: Springer, coll. «Hexagon Series on Human and Environmental Security and Peace», 366 p. ISBN: 978-3-642-12756-4

CHOPLIN A., LOMBARD J. (2008). «Migrations et recompositions spatiales en Mauritanie. "Nouadhibou du monde". Ville de transit... et après?». Afrique contemporaine, vol. 4, n° 228, p. 151-170.

DELEUZE G., GUATTARI F. (1980). Capitalisme et schizophrénie 2. Mille plateaux. Paris: Minuit, coll. «Critiques», 645 p. ISBN: 978-2-7073-0307-3

GRÉGOIRE E. (1999). Touaregs du Niger, le destin d’un mythe. Paris: Karthala, coll. «Hommes et Sociétés», 339 p. ISBN: 2-86537-966-3

LACOSTE Y. (1980). Unité et diversité du Tiers Monde. Tome 1: Des représentations planétaires aux stratégies sur le terrain. Paris: F. Maspero, coll. «Hérodote» 202 p. ISBN: 978-2-7071-1152-4

LEFEBVRE H. (1974). La Production de l’espace. Paris: Anthropos, 485 p. ISBN: 2-7157-1046-1

LÉVY J. (2007). «La mondialisation: un événement géographique». L’Information géographique, vol. 71, n° 2, p. 6-31.

LOVEJOY E. P. (1986). Salt of the Desert Sun. A History of Salt Production and Trade in the Central Sudan. Cambridge: Cambridge University Press, coll. «African Studies Series» 46, 351 p. ISBN: 0-521-30182-3

NADI D. (2007). «Installations dans une ville de transit migratoire. Le cas de la ville de Tamanrasset en Algérie». In BOESEN E., MARFAING L., dir., Les Nouveaux Urbains dans l’espace Sahara-Sahel. Un cosmopolitisme par le bas. Paris: Karthala-ZMO, coll. «Hommes et Sociétés», p. 279-294. ISBN: 978-2-8458-6951-6

PLIEZ O. (2003). Villes du Sahara. Urbanisation et urbanité dans le Fezzan libyen. Paris: CNRS Éditions, coll. «Espaces et milieux», 199 p. ISBN: 2-271-06166-0

PLIEZ O. (2004). «De l’immigration au transit? La Libye dans l’espace migratoire euro-africain». In PLIEZ O., dir., La Nouvelle Libye. Sociétés, espaces et géopolitique au lendemain de l’embargo. Paris: Karthala, coll. «Hommes et Sociétés», 240 p. ISBN: 2-84586-576-7

RETAILLÉ D. (1993). «Afrique: le besoin de parler autrement qu’en surface». Espaces Temps, n° 51-52, p. 52-62

RETAILLÉ D. (1986). «Oasis, conception du lieu et méthodologie géographique». Cahiers géographiques de Rouen, n° 26, p. 17-35.

SCHEELE J. (2011). «Traders, saints and irrigation: reflections on Saharan connectivity». Journal of African History, vol. 52, n° 1, p. 1-20. doi> 10.1017/S0021853711000016

SERRES M. (1980). Le Passage du Nord-Ouest. Paris: Minuit, coll. «Critique», 200 p. ISBN: 2-7073-0320-8

STREIFF-FÉNART J., POUTIGNAT P. (2008). «Nouadhibou "ville de transit"? Le rapport d’une ville à ses étrangers dans le contexte des politiques de contrôle des frontières de l’Europe». Revue européenne des migrations internationales, vol. 24, n° 2, p. 193-217

VIKØR K.S. (1982). «The Desert-Side Salt Trade of Kawar». African Economic History, n° 11, p. 115-144.

Ce travail repose sur des travaux de recherche menés au Niger pendant plus de 30 mois (entre 2003 et 2009), dont environ 5 mois passés à Dirkou. Les données utilisées ici ont été recueillies à partir d’observations et de recensions menées dans des espaces publics et privés de l’oasis (rues, marchés, restaurants, ghettos, garages, habitations), à différents moments de la journée et à différentes périodes de l’année. Ces observations ont été complétées par des enquêtes et des entretiens individuels et collectifs auprès des diverses catégories de populations dont il est question (Brachet, 2009).
Pour le Kawar, voir Retaillé, 1986 et Vikør, 1982. Plus largement pour le Sahara central, voir par exemple Lovejoy, 1986, et Scheele, 2011.
L’ancien village de Dirkou est appelé Dirkou Bula en kanouri, ce qui signifie «le village de Dirkou», et Gari N’Kanwa en haoussa, «le village du natron».
Le kanouri est la principale langue vernaculaire parlée à Dirkou et dans la région du Kawar, tandis que le haoussa est la principale langue véhiculaire parlée au Niger, particulièrement pour le commerce. Avant le développement de Boula Bourine et depuis l’époque coloniale, il existait près de la caserne quelques habitations de femmes seules, généralement veuves. Cet endroit était alors dénommé Bayan Barbelé, «derrière les barbelés» (de la caserne), et servait de lieu de prostitution où se rendaient les militaires. Il est dorénavant intégré dans un ensemble plus vaste, Dirkou Barki, c’est-à-dire le «quartier du camp militaire de Dirkou».
Estimations pour 2009, faites à partir du recensement général de la population de 2001, de relevés personnels faits entre 2003 et 2009, et des données de la mairie de Dirkou de 2009. Selon l’Organisation Internationale pour les Migrations, environ 75 000 migrants fuyant la guerre en Libye sont passés par Dirkou entre février et juin 2011, et y ont séjourné plus ou moins longuement avant de pouvoir rejoindre Agadez. Ces retours importants ont temporairement mis l’oasis au bord de la crise alimentaire et sanitaire.
Les tenues vestimentaires des migrants (basket, bandana, t-shirt, jean...), leur manière de circuler toujours en groupe, et leurs modes de salutations dénotent des origines fréquemment urbaines qui les distinguent des autres habitants de l’oasis. Ces vêtements urbains, véritables marqueurs identitaires, notamment pour les anglophones, sont conservés le plus longtemps possible, les migrants ne se décidant à les vendre qu’en dernier recours.
Société Nigérienne d’Électricité. Environ 400 abonnés étaient recensés en 2009.
Aux élections législatives de novembre 2009, le maire de Dirkou, membre du Mouvement National pour la Société de Développement (le parti du président d’alors Mamadou Tandja), a été élu député de la circonscription.
Ce terme est employé par les Nigériens francophones pour désigner les migrants, quelles que soient leurs origines, leurs motivations ou leurs destinations.
Cette partie de Sabon Gari est nommée Goari, ce qui signifie en haoussa «celui qui ne maîtrise pas la langue», c’est-à-dire le quartier des étrangers qui ne parlent pas les langues du Niger.
La notion d’espace feuilleté, forgée à l’origine par Henri Lefebvre (1974) qui considérait que l’espace social était caractérisé par une multiplicité «comparable à un feuilleté», a été utilisée par la suite par des auteurs aussi divers que Gilles Deleuze et Félix Guattari (1980), Michel Serres (1980), Yves Lacoste (1980), ou plus récemment Jacques Lévy (2007), chacun lui donnant une acception spécifique plus ou moins précise.