N°115

Modélisation de la diffusion du Néolithique en Europe

Appréhender la diffusion du nouveau mode de production agricole du Néolithique en Europe n’est évidemment pas chose facile, compte tenu de la faiblesse des données brutes disponibles, mais les travaux de synthèse fondés sur des chronologies fiables permettent néanmoins de se faire une idée assez précise de l’histoire de la néolithisation, des néolithisations de l’Europe (Guilaine, 1994, 2003, 2011; Mazurié de Kéroualin, 2001, 2003; Rasse, 2008).

Dans ce travail, nous proposons une lecture de la dynamique du «front de colonisation», abordée ici par la mesure des fréquences spatio-temporelles, en l’occurrence le nombre d’unités spatiales affectées par la diffusion des innovations du Néolithique par unité de temps, et quelques réflexions intégrant les connaissances archéologiques afin de modéliser, mathématiquement et théoriquement, les différents mouvements de cette diffusion.

De la diffusion en courbe logistique…?

Les modèles antérieurs de la «vague d’avance» (Ammerman, Cavalli-Sforza, 1971, 1984) et la «diffusion arythmique» (Guilaine, 2003; Mazurié de Kéroualin, 2001, 2003) nous paraissant insuffisants dans la compréhension de la dynamique spatio-temporelle de la diffusion du Néolithique, nous avions proposé l’idée (Rasse, 2008) que la propagation était davantage conforme au modèle classique de la diffusion des innovations de Torsten Hägerstrand (1952, 1953) (Saint Julien, 1985).

Notre objectif étant ici de proposer une modélisation plus précise, l’actualisation de notre carte de 2008 était nécessaire (figure 1). Ceci a été possible notamment grâce aux travaux de Lindstädter (2010), de Lindsädter et al. (2012) et de Ballouche et al. (2011, 2012) au Maroc et en Espagne; de Lespez et al. (2012) en Grèce; de Weninger et al. (2006) et de Berger (2009, 2012) à Corfou; et de Healy et al. (2008) et Whittle et al. (2011) pour les îles Britanniques. Pour le Danemark, le travail de Fischer (2002, qui associe celui de K. Kristensen) a servi de référence, mais pour la Scandinavie, les travaux de référence restent, hélas ! anciens (Alexander, 1978).

1. Cartographie en isolignes de la diffusion du Néolithique
Rasse, 2008, modifiée et complétée pour cet article. Nous rappelons que la carte de 2008 a été établie en fonction de l’analyse des datations des complexes archéologiques faite par Mazurié de Kéroualin, 2001, 2003, et après une localisation précise des sites et des espaces concernés, en utilisant une représentation par isolignes pour montrer la diffusion des innovations néolithiques.

Cette actualisation n’est donc toujours pas parfaite et nos résultats sont évidemment à prendre avec précaution, mais c’est à partir de cette cartographie que les données proposées ici ont été établies. C’est en carroyant l’espace européen (en carreaux de 50 km de côté, soit pour un carreau une superficie de 2 500 km2) que nous avons quantifié les surfaces qui ont été les premières à être affectées par les innovations du Néolithique. L’analyse porte sur un total de 1 772 carreaux de 2 500 km2 chacun, ce qui correspond à une superficie continentale de plus de 4,4 millions de km2, sur un faisceau ayant pour centre le Levant et pour limites le littoral et une ligne Sud de la mer Noire – littoral de la Lituanie (îles Britanniques et partie sud de la Scandinavie comprises; figure 2).

2. Limites et carroyage adoptés pour comptabiliser les unités spatiales affectées par la néolithisation
En gris sur la carte les surfaces affectées par la néolithisation utilisées dans notre approche; Rasse, 2008.

Ainsi, sur le total des 1 772 unités de surface de l’Europe entière [1], seulement 595 unités (soit seulement 33,5%; tab. 1, colonne 2) correspondent aux premiers complexes archéologiques ayant participé à l’adoption des innovations néolithiques dans la période 8200-5000 BC (calcul fait à partir de la synthèse de Mazurié de Kéroualin, 2001, 2003, sur plus de 1 500 sites). Et encore faut-il préciser qu’à la fin de cette période, dans l’intervalle 5200-5000 BC, les données deviennent incomplètes puisque le centre et le Nord de la péninsule Ibérique, l’Ouest français et l’extrême Nord de la plaine européenne (Danemark compris) sont peu documentés et n’ont pas fait l’objet d’examens précis de Mazurié de Kéroualin. Il en est de même pour les îles Britanniques dont on connaît globalement les étapes chronologiques de la diffusion, mais pour lesquelles les surfaces concernées restent très difficiles à préciser. Pour la Scandinavie, le flou est, dans l’état actuel de nos connaissances, encore plus grand.

Le tableau 1 résume ainsi le nombre d’unités, acquises à la néolithisation (autrement dit pour lesquels des témoignages archéologiques existent) ou qui auraient pu l’être (c’est-à-dire toutes les unités restant à l’arrière du front pour lesquelles nous n’avons actuellement aucun témoignage archéologique) durant la phase pionnière de diffusion, par tranches d’un siècle (ou de plusieurs siècles pour les phases mal cernées) sur la totalité de l’espace concerné. La figure 3, quant à elle, simplifie les informations: à l’histogramme représentant l’évolution du nombre des surfaces pionnières par siècle est superposée la courbe de la fréquence cumulée des surfaces situées à l’arrière du «front de néolithisation». Rien ne pouvant être tiré directement des données pour exprimer le nombre de surfaces adoptantes à l’arrière du «front de colonisation», la courbe de la fréquence cumulée des adoptants a été faite en considérant que tous les espaces disponibles à l’arrière de ce front avaient été colonisés.

3. «L’étape d’expansion» du processus de diffusion spatiale

L’histogramme montre bien les phases principales de la diffusion entre 6800 et 5200 BC (Mazurié de Kéroualin, 2001, 2003). L’apparition des premiers «Néolithique acéramique» sur l’île de Crête et dans la péninsule grecque et leur diffusion de 6800 à 6100 BC constitue la première phase (figure 3 – point 1). Le point 2 illustre la forte poussée pionnière de la deuxième étape qui touche la zone balkanique entre 6100 et 5900 BC. La troisième étape, entre 5900 et 5600 av. J.-C., correspond à la colonisation du littoral méditerranéen de l’Italie du Sud à l’Espagne (point 3 de la figure 3) et la forte poussée de la colonisation des plaines de l’Europe se remarque très bien entre 5500 et 5200 BC (point 4 de la figure 3). Après 5200 BC, les chiffres disponibles étant peu fiables, il est impossible de bien préciser; l’étape 5 témoigne simplement de la diffusion du Cardial dans l’Ouest français, mais il est vrai que pour ce secteur et cette période les données sont très incomplètes.

La distribution des points de la courbe de la fréquence cumulée est loin d’être parfaite, mais compte tenu de la méthode utilisée et de son imprécision réelle, il ne serait guère surprenant que certaines valeurs soient sur- ou sous-estimées, ce qui se traduit donc par l’imperfection de la courbe dessinée. En une première lecture, la diffusion de la néolithisation pourrait donc s’inscrire assez bien dans le concept classique de Hägerstrand (1952, 1953) qui suggère qu’après le stade primaire d’amorce du processus et d’apparition des premiers centres ayant adopté l’innovation (avant 6200 BC), le développement se fait plus rapidement dans les zones éloignées, en réduisant les contrastes les plus forts (de 6200 à 5000 BC): c’est alors l’étape d’expansion du processus. La diffusion des innovations connaît alors son plein épanouissement. La fin de la courbe montre le début de l’étape de condensation qui commencerait autour de 5200 BC (78,6% des surfaces européennes sont touchées par l’innovation à ce moment-là) et ce serait vers 4500 BC que l’étape de saturation débuterait à son tour, terminant le processus de néolithisation de l’Europe.

Si la diffusion semble donc se faire assez régulièrement à l’échelle européenne, il n’en reste pas moins que le long des voies de diffusion, cela se fait par à-coups successifs puisque des ralentissements sont nettement perceptibles sur la figure 1. Nous avions conclu en 2008 que ces ralentissements, ces «barrières à la diffusion», ne pouvaient être expliqués par les conditions topographiques, pédologiques, écosystémiques et/ou climatiques (Rasse, 2008). Des analyses récentes ont d’ailleurs depuis confirmé que ce déterminisme environnemental ne pouvait pas être davantage invoqué à des échelles plus régionales (exemple pour l’Ouest français avec Kerdivel, 2012).

Une dynamique, deux courants de diffusion…

Il est aujourd’hui admis qu’il n’existe pas en Europe de foyers d’apparition autochtone du Néolithique. La diffusion des nouveautés liées au changement de mode de production entre chasseurs-cueilleurs et agriculteurs sédentaires se fait à partir du Levant et de Chypre via la Méditerranée orientale, selon deux courants principaux. Dans la lignée du Néolithique ancien de Grèce et des Balkans se propage, entre 6000 et 5000 BC, le «courant rubané» (ou «danubien» ou «continental») qui va toucher toute l’Europe centrale et les plaines de l’Europe du Nord; de la mer Ionienne, entre 5800 et 5300 BC, le «courant cardial» (ou «méditerranéen») va permettre la diffusion le long des côtes et des espaces bordiers jusqu’au Portugal (figure 4). Le lecteur retrouvera dans notre travail de 2008 les complexes archéologiques concernés et les axes probables de la diffusion de proche en proche le long de ces deux courants (Rasse, 2008).

4. Grands ensembles spatiaux et «tracés» étudiés
L’objectif étant de comprendre la progression relative des deux courants – continental et méditerranéen –, à l’échelle européenne, la prolongation de leurs tracés à travers les îles Britanniques n’a ici aucune réelle signification archéologique (même si la diffusion dans les îles Britanniques s’est faite depuis la côte atlantique de la Bretagne aux Pays-Bas); il ne s’agit là que de deux tracés le long desquels le calcul des distances acquises au fur et à mesure de la progression du front de néolithisation est effectué (cf. tableau 4).

Pour autant des incertitudes spatio-temporelles demeurent. Quelle dynamique respective pour ces deux courants? Des rythmes identiques ou des rythmes différents dans une même tendance généralisée à la diffusion? Comment s’expriment dans le temps les barrières à la diffusion reconnues sur la cartographie?

Il en est de même de la compréhension des complexes archéologiques «centraux» qui peuvent être rattachés à l’un ou à l’autre des courants de diffusion (figure 4). Ainsi, qu’en est-il réellement de la zone de l’Impressa adriatique (complexes archéologiques des Impresso, Impressa et Impressa médio-adriatique) et de celle du Sud de l’Italie et de la Sicile (complexe du Stentinello) que certains auteurs associent et que d’autres différencient (à la fois archéologiquement et cartographiquement), voire individualisent comme zones originales? Il n’est évidemment pas de notre propos de trouver des filiations culturelles ou technologiques entre ces différentes unités archéologiques, mais peut-on préciser dans quelle dynamique spatiale elles s’insèrent et peut-on tenter de répondre à cette interrogation sur la base d’une analyse spatiale?

Pour répondre à une partie de ces questionnements, nous avons procédé à l’analyse la plus fine qui soit des surfaces et des distances parcourues par les différents courants. Les distances ont été mesurées (le long des tracés de la figure 4) et les unités spatiales ont été comptabilisées à partir de la zone source des innovations, c’est-à-dire de l’Anatolie et du Levant, et en intégrant les îles Britanniques en «bout de course» pour prendre en compte la totalité de l’espace européen. C’est à partir de la période 6100-6000 BC que les ensembles spatiaux deviennent de fait distincts dans les tableaux, puisque c’est à ce moment-là que les courants s’individualisent spatialement. Il en ressort les tableaux qui livrent les unités de surface (tableau 2, tableau 3, tableau 4) acquises et disponibles et les distances parcourues (tableau 5) par courants de diffusion, les valeurs cumulées et les pourcentages par rapport au total de la superficie concernée par chaque courant (cf. les tableaux).

Les trois diagonales de la figure 5 représentent, par la position des points le long de la ligne, la fréquence cumulée de tous les espaces ayant été gagnés (en rouge) et la fréquence cumulée des distances parcourues par les deux courants archéologiquement distincts. Pour simplifier, plus les points sont espacés sur les diagonales, plus la propagation est rapide, plus les points sont proches, plus le ralentissement de la diffusion est grand. On remarque ainsi aisément, après un début lent entre 8200 et 6500 BC du Levant à la Grèce du Nord, que la diffusion spatiale à l’échelle européenne (les deux courants confondus) est extrêmement régulière entre 6100 BC et 5200 BC, un peu moins rapide entre 6100 et 5600 BC et plus dynamique entre 5600 et 5200 BC.

5. Surfaces acquises (en rouge) et distances parcourues (en violet et orange)
Les valeurs expriment les siècles successifs exprimés ainsi: 6,2 = 6200 BC;
d/dt = distance parcourue / distance totale (tableau 4); E/Et = espaces acquis / espaces totaux (tableau 1); en blanc, les valeurs incertaines.

La dynamique des deux courants est par contre bien différente. Alors que le courant «méditerranéen» (en orange) est caractérisé par des points assez régulièrement espacés entre 6200 et 5400 BC, le courant «continental» (en violet) montre deux ralentissements significatifs, entre 5900 et 5600 BC et entre 5300 et 4500 BC, et des progressions bien différentes durant les phases de forte expansion (progression régulière entre 6500 et 6000 BC, très rapide entre 5500 et 5300 BC). C’est encore plus évident si l’on croise, sur le même graphique, la fréquence cumulée des distances parcourues par chacun de ces courants avec la fréquence cumulée des espaces acquis par ces deux mêmes courants (figure 6).

6. Courant rubané et courant cardia: deux dynamiques bien différentes
(7600-5200 BC)

(d/dt = distance parcourue / distance totale; E/Et = espaces acquis/espaces totaux)
Les tracés sont ceux de la figure 4, les espaces pris en compte dans les calculs sont ceux indiqués dans la légende et les valeurs sont celles des tableau 3 et tableau 5.

Le constat est clair: les dynamiques des deux courants entre 5800 et 5300 BC (pourtant contemporains) sont totalement différentes. Le courant rubané est caractérisé par une courbe témoignant de poussées successives et de ralentissements évidents. Le courant cardial est, lui, extrêmement rapide entre 5800 et 5700 BC, au moment même où le courant rubané connaît un fort ralentissement, et il reste très actif jusqu’à la fin de la période bien documentée archéologiquement (5200 BC), même si l’on reconnaît un léger fléchissement à partir de 5400 BC.

Pour la réalisation de la figure 7, ont été associés dans le calcul des surfaces acquises, les espaces du Néolithique d’Europe centrale/Impressa adriatique /Rubané et les espaces du Stentinello/Cardial. Ces regroupements ne sont pas anodins. L’analyse des distances parcourues le long des tracés choisis traduit nettement la dynamique spatio-temporelle des ensembles spatiaux que l’on peut logiquement rattacher à l’un et à l’autre des courants.

7. Dynamiques spatio-temporelles le long des quatre tracés étudiés (8200-3700 BC)

Attention: il ne s’agit pas d’un tableau à deux entrées, mais de deux graphiques juxtaposés en fonction de la chronologie de la dynamique de progression des espaces (tableau 5) exprimée le long de la diagonale (indiquée en siècles dans la bande centrale (6,2 = 6200 BC; tableau 1) et par les lignes verticales; en blanc et tirets, les valeurs et courbes incertaines.

L’ensemble Impressa de l’Adriatique est souvent considéré comme faisant partie du courant de colonisation méditerranéen (donc cardial). Les cartographies en témoignant sont nombreuses (par ex., Renfrew, Miech-Chatenay, 1990; Uerpmann, 1990, et plus récemment, Demoule, 2007). Pourtant l’influence des entités archéologiques des Balkans (s.l.) ne fait guère de doute pour certains qui n’hésitent pas à le suggérer cartographiquement (Gimbutas, 1979; Gallay, 1991). La dynamique spatio-temporelle de la néolithisation du pourtour adriatique rappelle davantage celle du courant rubané: entre 6100 et 5900 BC, la diffusion gagne toute l’Europe centrale, du Nord de la Grèce au Nord-Est des Carpates, mais aussi tout le pourtour adriatique jusqu’au centre de la péninsule italienne dans le même mouvement (figure 1). La courbe Impressa adriatique, pourtant associée au cardial dans le tracé choisi, est conforme à celle du courant rubané (figure 7); sur la base de sa dynamique de diffusion, il est donc plus logique d’intégrer cet ensemble archéologique au courant continental du rubané.

Pour le complexe Stentinello, les dates proposées dans la synthèse de Mazurié de Kéroualin (2001, 2003) suggèrent un développement tardif, à partir de 5800 BC, qui ne peut guère s’associer dynamiquement qu’à la puissance colonisatrice du courant cardial méditerranéen. Celui-ci illustre en effet, entre 5800 et 5600 BC, la plus forte avancée de toute la période considérée (en tout cas entre 6800 et 5200 BC; figures 5 et 6).

Il est donc dès lors possible, compte tenu des regroupements effectués, de préciser le rôle respectif des deux différents courants dans la diffusion spatiale du Néolithique à l’échelle européenne.

Les étapes de la diffusion du Néolithique en Europe

Les figures 8 et 9 illustrent les grandes étapes chronologiques de la dynamique spatio-temporelle du Néolithique. On y retrouve les grandes étapes chronologiques connues (Guilaine, 2003; Mazurié de Kéroualin, 2001, 2003; Rasse, 2008), mais les processus de diffusion sont précisés.

8. Espaces acquis à la néolithisation dans l’espace européen et parts relatives des différents courants et complexes archéologiques (de 8200 à 5200 BC)

En gris les espaces disponibles en Europe au fur et à mesure de l’avancée du «front de néolithisation»; en couleurs les parts respectives des différents ensembles et courants de diffusion. Faute de données, il n’a pas été possible de représenter les espaces acquis à la néolithisation après 5200 BC. Les valeurs utilisées sont celles des tableau 1, tableau 2 et tableau 4.

 

9. Les étapes de la diffusion du Néolithique en Europe

Attention: comme pour la figure 7, il ne s’agit pas d’un tableau à deux entrées, mais de deux graphiques juxtaposés en fonction de la chronologie de la dynamique de progression des espaces exprimée le long de la diagonale.

La figure 8 montre la part relative des espaces acquis à la néolithisation dans l’espace européen de 8200 à 5200 BC. Si le Néolithique se diffuse d’abord très lentement jusqu’en 6100 BC, on remarque que la part des espaces utilisés est déjà relativement grande: cette part est toujours comprise entre 29,2 et 37% des espaces disponibles à l’arrière du «front de néolithisation» (colonne 6 du tableau 1). C’est avec l’étape qui commence en 6100 BC que la diffusion touche de plus grandes superficies, en valeurs absolues parce que l’avancée du front de colonisation met à la disposition des nouveaux agriculteurs des espaces beaucoup plus vastes en Europe continentale, mais aussi en valeurs relatives puisque, entre 6100 et 5200 BC, c’est entre 42,6 et 50,5% des espaces disponibles «à l’arrière du front» qui sont utilisés. Cette «explosion néolithique» est parfaitement visible sur la figure 8 et l’on y voit également la part que représente chacun des ensembles archéologiques ou des courants (le Néolithique d’Europe centrale ayant été associé au courant continental, l’Impressa adriatique ayant été individualisé et le Stentinello associé au courant cardial).

La figure 9 précise les étapes de cette diffusion. La première étape (A de la figure 9) correspond au stade primaire de Torsten Hägerstrand d’amorce du processus (figure 2) et d’apparition des premiers centres ayant adopté l’innovation depuis la zone Proche Orient-Chypre-Anatolie. En Europe s.s., cette phase témoigne de l’arrivée entre 7000 et 6800 BC des premiers sites du «Néolithique acéramique» sur l’île de Crète et dans la péninsule grecque (grotte de Franchthi en Argolide), puis de la diffusion des innovations vers le nord. Cette phase se fait très lentement, atteignant au moins Corfou (Weninger et al., 2006; Berger, 2009, 2012), Dikili Tash en Macédoine orientale (Lespez et al., 2012) avant ou autour de 6400 BC et se poursuivant sur les marges septentrionales de l’espace concerné jusqu’en 6200 BC.

La phase B est la première phase de diffusion rapide en Europe. À partir de 6200 BC, la diffusion gagne toute la zone balkanique (s.l.). De 6200 à 5800 BC, la rapidité de la diffusion est importante, passant de 14,2 à 31,4% des surfaces totales acquises à la néolithisation (alors qu’il a fallu plus de deux millénaires pour atteindre les 14,2% de 6200 BC; tableau 1). Le rythme est d’ailleurs encore plus rapide entre 6100 et 5900 BC (passant de 15,3 à 26,2% des surfaces en deux siècles), période pendant laquelle tout le pourtour adriatique propre à l’Impressa est intégré à cette dynamique (figures 1 et 7).

Le processus se ralentit néanmoins durant le siècle 5900-5800, même si en terme de surfaces le gain n’est pas négligeable (+5,2%); c’est la fin de cette première phase de diffusion rapide.

La période suivante 5800-5600 BC (phase C de la figure 9) peut être interprétée comme une période de transition. Le courant continental cesse d’être le moteur de la diffusion en Europe. Il est supplanté par le courant cardial qui, sans doute issu de la Méditerranée orientale et gagnant la Méditerranée occidentale par la Sicile et le Sud de l’Italie (ou pour certains, issu de la zone balkanique par l’extrême Sud de l’Adriatique; Cauwe et al., 2007), montre un dynamisme exceptionnel (notamment entre 5800 et 5700 BC; figures 6 et 7). 10,4% de surfaces supplémentaires sont acquises en Europe entre 5800 et 5600 BC, essentiellement en Italie tyrrhénienne, dans les îles (Sicile, Sardaigne et Corse) et le long de la mer ligure et des côtes nord-est de la péninsule Ibérique. À côté de ce dynamisme littoral méditerranéen, les surfaces gagnées en Europe de l’Est durant la même période sont bien peu représentées dans le bilan total.

À l’échelle européenne, le processus de diffusion connaît une nouvelle période de ralentissement entre 5700 et 5600 BC. C’est très net pour le courant rubané qui ne progresse que très peu en Europe centrale, mais il est vrai que c’est à peine perceptible pour le courant cardial qui reste très actif.

La phase D est la deuxième phase de diffusion rapide en Europe (de 5600 à 5200 BC). Cette nouvelle phase est originale, puisqu’elle doit ses caractéristiques au fait que les deux courants rubané et cardial participent tous deux à la forte progression de la diffusion. Entre 5600 et 5300 BC, +27,2% des surfaces sont gagnées; si l’on prend l’intervalle 5600-5200 BC, c’est 36,8% du total européen, soit le plus fort taux de progression de toute la période considérée (8200-3700 BC). Durant cette phase D, c’est néanmoins le courant rubané qui est le plus actif des deux courants culturels, notamment entre 5500 et 5300 BC (figures 1, 6 et 7).

C’est à partir de 5300 BC que cette période de forte progression s’achève; c’est la fin de l’étape d’expansion du processus.

Bien que difficiles à cerner réellement faute de données suffisantes, les phases E (5200-4500 BC) et F (4500-3700 BC) correspondraient d’abord à un très fort ralentissement de la diffusion (phase E): entre 800 et 1 200 ans pour la traversée de la Manche, sans doute un peu moins pour l’extrême Nord de la plaine de l’Europe continentale et les îles de la Baltique, puis à une reprise de la diffusion (phase F), les innovations touchant les îles Britanniques (entre 4000 et 3700 BC) et très secondairement, le Sud de la péninsule scandinave (touché dès 4200 BC). Ces deux dernières phases, qui correspondraient grosso modo aux étapes de condensation et de saturation du concept de Torsten Hägerstrand, sont évidemment à préciser dans des travaux futurs.

Quel modèle, quelles réflexions pour la géographie? Pour l’archéologie?

Notre approche permet de mettre en évidence un certain nombre de points sur lesquels il ne nous paraît pas vain d’insister, à la fois pour les archéologues qui tentent de préciser les caractéristiques spatio-temporelles des faits archéologiques, mais aussi pour les géographes qui étudient assez rarement les processus de diffusion sur le temps très long.

Une diffusion mieux comprise

Dans la tendance logistique de la diffusion à l’échelle européenne, les deux courants de diffusion, méditerranéen et continental, se distinguent nettement l’un de l’autre, par les temporalités de leur dynamisme respectif. Si l’on voit très bien avec la figure 6 que le courant cardial est extrêmement dynamique à partir de 5800 BC, le courant continental n’en est pas moins le plus ample en quantités absolues; il ne devient aussi actif que le courant cardial qu’entre 5500 et 5400 BC, période durant laquelle sa progression dans les plaines de l’Europe du Nord est spectaculaire, mais pendant laquelle le courant cardial commence à s’essouffler (figure 9). Seule la phase 6200-6000 BC du Néolithique d’Europe centrale a probablement été aussi dynamique dans les siècles antérieurs. On voit aussi nettement que courants méditerranéen et continental se complètent: lorsque l’un a tendance à ralentir c’est l’autre qui prend le relais, donnant cette impression générale de diffusion logistique en Europe (figure 8).

Les périodes de ralentissement de la diffusion sont par ailleurs bien précisées: il s’agit à l’échelle de l’Europe de moments courts, circonscrits à des intervalles d’au maximum un siècle de durée effective (entre 5900 et 5800 BC; entre 5700 et 5600 BC; entre 5300 et 5200 BC; figure 9). Cette remarque est loin d’être anodine. En effet, soucieux d’expliquer les raisons de ces «barrières» à la diffusion, certains chercheurs n’hésitent pas à les mettre en relation avec les RCC (Rapid Climate Change) que les paléoenvironnementalistes ont démontrés (cf. par exemple Berger, 2009, 2012, qui souligne les RCC calés autour de 8200, 7300, 6200, 5300 et 4000 BP [2]). Or il faut noter que les périodes de RCC s’expriment sur des durées plus longues de 3-4 siècles et il nous paraît donc hasardeux de mettre en relation les différents événements et de trouver une causalité climatique à ces ralentissements de la diffusion, ralentissements qui se répètent avec régularité en Europe entre 8200 et 3200 BC selon des temporalités qui ne sont pas précisément celles des événements climatiques. Sans compter que les RCC ne se manifestent pas systématiquement par des dégradations des conditions environnementales et qu’il est dès lors totalement aléatoire d’envisager des réponses anthropiques sans des données archéologiques extrêmement précises et sans un calage chronologique calibré irréprochable. Les épisodes de ralentissement affectent par ailleurs les deux courants de diffusion, montrant bien le caractère «européen» de ces barrières à la diffusion, ce qui dément d’autant les supposées causalités environnementales qui ne peuvent avoir eu des conséquences identiques et simultanées aux quatre coins de l’espace concerné. La diffusion, avec ses caractéristiques particulières, transcende les barrières écologiques potentielles. Comme nous l’avons déjà soutenu (Rasse, 2008), aucune donnée, topographique, climatique, écosystémique, pédologique ou hydrographique, propre à l’Europe n’est en mesure d’expliquer cette dynamique européenne. Si, à l’échelle locale, l’agriculteur est tributaire des caractéristiques écosystémiques, à l’échelle européenne la diffusion des innovations du Néolithique se fait sur tout l’espace sans que l’on puisse suggérer une explication strictement écosystémique ou climatique (cf. aussi par exemple Lemmen, Wirtz, 2014, pour une utilisation prudente du rôle des événements climatiques extrêmes dans la néolithisation).

C’est également contredire l’explication de la «niche éco-culturelle», correspondance étroite entre les caractéristiques culturelles d’un complexe archéologique et les conditions écosytémiques régionales, que certains chercheurs développent ces dernières années,  (Banks et al., 2013). On trouvera toujours une correspondance possible entre la répartition spatiale de sites appartenant à un même complexe archéologique (par définition précisément «localisé») et les conditions environnementales (elles-mêmes caractéristiques de la région), mais cela n’explique rien et surtout pas que ce complexe n’aurait pas pu voir le jour dans d’autres conditions écosystémiques et/ou s’épanouir dans les espaces voisins. Si par définition, la diffusion des innovations du Néolithique se fait à travers l’Europe, c’est justement parce que les hommes se sont affranchis des contraintes écosystémiques potentielles (ou alors il n’y avait pas de réelles contraintes limitatives…), notamment d’ailleurs parce que la terre ne représente pas un enjeu majeur dans ce type de société du Néolithique européen, à la fois parce qu’elle est disponible (d’où sans doute la vitesse de diffusion) et que la nature même de la propriété usufundière est propice à un surcroît de richesse se traduisant davantage par des dépenses ostentatoires que par un réinvestissement foncier (Testart, 2012).

Enfin, le travail mené rend possible l’intégration des ensembles archéologiques de la partie centrale de la Méditerranée aux deux courants principaux sur la base de leur dynamisme spatio-temporel. L’Impressa adriatique paraît être directement associable à ce qui se passe en Europe centrale. La traversée de l’Adriatique par des peuples migrants issus du centre d’innovations des Balkans (complexe Starcevo-Körös-Cris) a probablement été rapide entre 6100 et 6000 BC, et cela va dans le sens des chercheurs qui considèrent que la céramique imprimée adriatique est issue du Starcevo d’Europe centrale (Gallay, 1991). Quant au Stentinello, tout laisse à penser qu’il correspond à un centre secondaire d’innovations et, selon le modèle de Albert J. Ammerman et Luigi L. Cavalli-Sforza (1971, 1984), qu’il est à l’origine d’un ample dynamisme démographique, lequel va gagner l’Ouest de la Méditerranée très rapidement.

Deux courants, mais en plusieurs «mouvements» distincts…

Étudier la diffusion de la néolithisation de l’Europe n’est pas sans intérêt. Rares sont en effet les analyses de ce type de processus spatial sur un temps long, ici en l’occurrence les 5 000 ans qui ont permis à l’Europe d’adopter un nouveau mode de production. Dans cette approche, nous avons tenté de «penser l’espace et le temps ensemble» (Guy, 2011), ce qui n’est pas fréquemment tenté chez les géographes plus habitués à caractériser les répartitions, les processus et les échelles spatio-temporelles que les relations entre les mouvements. Si l’on définit le temps comme un «changement de relation», un «mouvement» et l’espace comme des «fractions constantes de mouvement» (Guy, 2011), temps et espace ne sont que les deux aspects spatial et temporel («évolutif», dirions-nous ici) d’une relation. C’est cette relation qui est ici discutée, en proposant une approche à l’échelle européenne et sur 5 000 ans. Cette discussion nous paraît indispensable à toute argumentation, aussi bien archéologique que strictement géographique. Certaines de nos illustrations tentent de répondre aussi à cette double relation.

L’espace de la diffusion peut être conçu comme un espace hystérétopique en expansion (Rasse, 2010). Cette notion que l’on peut définir, à l’image de l’hystéréchronie de l’archéogéographie de Gérard Chouquer (2000) [3], comme le «différentiel de réponse («l’hystérésis») d’un fait dans l’espace («topos»)», répond parfaitement à la diffusion des innovations néolithiques dans l’espace européen. Une fois le mouvement lancé, espace et temps sont intimement liés et la relation qui s’exprime entre les aspects spatial et temporel ne se dément pas. Elle pourrait, on s’en doute, s’analyser sur les autres territoires que les innovations du Néolithique ont affectés (Afrique du Nord, Est du Proche-Orient, Europe de l’Est…), mais faute de données brutes accessibles, cela reste impossible à envisager pour l’instant.

À l’échelle européenne et sur les cinq millénaires concernés, la diffusion paraît répondre globalement au modèle logistique de la diffusion d’une innovation spatiale. La courbe de la figure 3 préfigurerait pourtant plutôt la croissance quadratique d’une diffusion par front, dont la forme en S ne traduit pas une évolution logistique, mais vient de l’inflexion de la courbe lorsqu’elle atteint les limites du domaine (Langlois, Daudé, 2007). La colonisation de l’extrême Nord de l’Europe continentale, des îles Britanniques et du Sud de la Scandinavie expliquerait alors, en une nouvelle reprise de la diffusion, la réaccentuation de la pente de la courbe après 4500 BC. Toutefois cette courbe est à prendre avec précaution puisqu’elle est établie en partant du postulat que le front de colonisation a progressé à l’image de l’avancée d’un incendie dans un sous-bois, en affectant la totalité des espaces situés à l’arrière de ce front (ce qui est purement théorique). Néanmoins, la progression des espaces sur lesquels les preuves archéologiques ont bien été apportées montre que leur part relative reste à peu près comprise entre 30 et 50% des espaces disponibles à l’arrière du front. Cela reste à préciser, mais il semble bien qu’une certaine constante puisse ainsi être mise en valeur (figure 8). Finalement, ce qui domine le plus dans cette évolution, c’est l’apparente dynamique par à-coups qui interroge évidemment, puisque les facteurs locaux déterminants ne peuvent être invoqués à l’échelle européenne à laquelle nous nous situons. Doit-on alors considérer qu’il s’agit d’une succession d’évolutions logistiques, chaque barrière à la diffusion correspondant alors à la fin de l’une des phases de progression?

À une échelle plus fine, tout laisse effectivement à penser que l’on peut individualiser plusieurs mouvements spatio-temporels dans cette diffusion. La dynamique même du courant continental pourrait bien être conçue comme la succession de deux mouvements successifs (figure 6) qui pourraient répondre à un même modèle, lequel pourrait fort bien être aussi adapté aux autres mouvements. La figure 10 illustre notre raisonnement (les chiffres suivants renvoient à la figure): issue de la zone d’élaboration primaire du Proche-Orient, une zone d’élaboration de nouveaux «concepts» socio-culturels émerge dans un secteur caractérisé par un ralentissement notable de la progression initiale (1); à partir de là, un nouveau «mouvement» est lancé; il va donner naissance à un centre d’élaboration secondaire (un «centre-relais»; (2A) qui va, à son tour, diffuser dans une périphérie plus ou moins lointaine (2B), et cela à la faveur d’une progression extrêmement rapide (sur deux-trois siècles) et sur de grands espaces assez homogènes dans lesquels les complexes archéologiques témoignent d’une évolution continue; puis le mouvement commence à s’essouffler et les complexes culturels tardifs qui se mettent en place s’éparpillent en petites aires culturelles bien individualisées (3); c’est dans ce long moment (autour de cinq siècles), durant lequel les cultures vectrices s’essoufflent, que de nouvelles innovations voient le jour en une aire bien individualisée (4), point de départ du mouvement suivant.

10. Dynamique d’un «mouvement» de la diffusion du Néolithique

Cette dynamique qui, rappelons-le, est strictement tirée de l’analyse spatio-temporelle de la progression peut à notre avis parfaitement exprimer les différents mouvements de cette diffusion. Ainsi, dans le cas de l’Europe centrale (figure 11), le Néolithique de Grèce et du Sud des Balkans donne naissance au centre-relais du Starcevo-Körös (6000-5400 BC) qui va de proche en proche diffuser ses caractéristiques, à l’est avec l’ensemble Cris (5800-5600 BC) et à l’Ouest avec l’Impressa adriatique. Issues de ces mêmes ensembles, les céramiques linéaires transdanubiennes (5500-5000 BC) et de l’Alföld (5500-4900 BC), qui s’individualisent dans la période de ralentissement comprise entre 5900 et 5500 BC, mais qui restent spatialement circonscrites, donnent à leur tour naissance à la Céramique linéaire la plus ancienne (5400-5200 BC), point de départ du mouvement suivant, le mouvement du Rubané d’Europe occidentale.

11. Application du modèle aux trois mouvements de la diffusion du Néolithique

Sans vouloir nous engager sur des chemins spécifiques aux archéologues, il semble que nous pourrions en effet appliquer ce modèle aux autres mouvements du Néolithique en Europe: le mouvement du Rubané, issu lui-même du précédent et le mouvement du Cardial, issu d’une zone encore floue de Méditerranée ionienne. Sur la figure 11, nous avons tenté d’appliquer le modèle pour ces deux mouvements, en présentant aussi leurs implications dans la diffusion du Néolithique dans les îles Britanniques et en Europe du Nord, Scandinavie partiellement comprise. Évidemment, les temporalités des mouvements sont différentes, mais il semble bien que les «phases d’essoufflement» soient à l’origine des innovations [4] qui vont, dans une phase ultérieure, se diffuser à leur tour. C’est donc dans ces espaces «marginaux», de «fin de mouvement», que de nouvelles idées ou l’apparition de nouvelles contraintes s’élaborent, donnant naissance à des aires spécifiques qui seront à l’origine d’un nouveau mouvement spatio-temporel. Jean Guilaine (2003), en proposant son modèle de «diffusion arythmique», qualifiait ces zones «d’aires de mutation culturelle» (pour trois d’entre elles en 2003: Anatolie, Grèce occidentale et Nord des Balkans, et plus récemment pour une quatrième dans les plaines d’Europe du Nord; Guilaine, 2011, 2012).

La figure 12 permet de visualiser l’application de notre raisonnement dans le prolongement des mouvements antérieurs, issus directement du Proche-Orient (symbolisés hâtivement). Les trois mouvements principaux (en couleurs) se partagent la diffusion des innovations néolithiques en Europe ; ils donnent à leur tour naissance à d’autres mouvements (exprimés en gris et flèches) dont il faudra à l’avenir préciser les réelles dynamiques spatio-temporelles. Cette illustration a le mérite de mettre en valeur les «aires de mutation culturelle ou d’innovations» (en cercles de couleurs foncées pour les aires certaines et en gris pour les probables), qui sont à l’origine des différents mouvements, les centres secondaires, les zones de diffusion périphérique et les complexes tardifs (en valeurs de plus en plus faibles). Les ralentissements (figurés symboliquement par les isochrones) permettent de mettre en relation essoufflements et mutations, et de figurer la dynamique par à-coups de cette diffusion à l’échelle de l’Europe, les paliers successifs correspondant aux phases chronologiques principales.

12. Application du modèle à une cartographie de la diffusion du Néolithique

Le modèle, établi ici à l’échelle d’un mouvement et non à l’échelle de l’Europe, semble alors s’intégrer parfaitement au concept de diffusion spatiale d’une innovation de Torsten Hägerstrand (1952, 1953) (figure 10): les innovations apparaissent dans la zone d’élaboration primaire: c’est le stade primaire du modèle de Hägerstrand; l’établissement du centre-relais et la diffusion périphérique sur de vastes surfaces correspond à l’étape d’expansion du processus; enfin l’éparpillement en petites aires bien individualisées signifierait la fin de la diffusion correspondant aux étapes de condensation et de saturation. La diffusion à l’échelle européenne serait bien alors le fruit d’une succession d’évolutions logistiques de plus en plus rapides dans le temps [5].

Chaque mouvement prend naissance dans la zone où le mouvement précédent s’essouffle et les différents mouvements, avec leurs temporalités respectives, s’associent sur le temps long en deux courants nettement individualisés (par effet de contagion des caractéristiques archéologiques). Les deux courants se partagent effectivement l’espace européen, allant, si l’on en croit les hypothèses archéologiques formulées, jusqu’à se partager l’espace des îles Britanniques à la fois influencées par les échanges issus du Sud de la Bretagne (avec Ferriter’s Cove et l’Atlantic Breton Neolithic qui touchent l’Ouest des îles Britanniques) et ceux issus du Nord de la France (avec le «Carinated Bowl Neolithic» qui affecte le littoral de la mer du Nord avant de gagner vers l’Ouest jusqu’à l’Irlande) (Renfrew, Braudel, 1983; Sheridan, 2010; figure 12).

La traduction sur le temps long et à l’échelle européenne de la succession de ces mouvements successifs en des espaces régionaux différents est cette apparente dynamique par à-coups, en paliers successifs dans la «topographie» du Néolithique, laquelle ne serait pas que le fruit d’un effet cartographique. La «grande barrière» (Rasse, 2008) qui coupe l’Europe en deux, de la Péninsule Ibérique à l’Europe centrale, serait l’expression, outre d’être la conséquence des particularités géographiques du continent (qui obligent, facilitent ou limitent les déplacements), d’une division nette entre les mouvements de diffusion qui ont affecté l’Europe centrale et l’Europe du Sud (après 6200 BC: le mouvement d’Europe centrale et le mouvement du Cardial) et celui qui affecte plus tardivement les plaines du Nord de l’Europe (après 5500 BC: le mouvement du Rubané s.l.). On retrouve d’ailleurs une deuxième «grande barrière» qui se suit de la Manche au Nord de la Pologne (figure 1) qui traduit sans aucun doute également une différence notable entre le dynamisme antérieur et celui qui se remarque, après 4100-4000 BC, permettant la diffusion du Néolithique en Scandinavie et dans les Îles Britanniques. Les différents mouvements, nettement individualisés spatialement, n’en sont pas moins inscrits à l’échelle européenne dans une dynamique temporelle précise, en phases successives. Mais les moments propices au départ de nouveaux mouvements (c’est-à-dire les périodes de naissance des innovations) ne sont pas synchrones. L’imprécision des dates ne doit pas créer l’illusion.

Conclusion

Les modalités spatio-temporelles de la diffusion du Néolithique amènent donc à des interrogations, mais en tout état de cause il n’y a pas une néolithisation de l’Europe, mais bien des néolithisations de l’Europe en différents courants de diffusion, caractérisés eux-mêmes par des structurations internes (en «mouvements» successifs).

Les essoufflements de la progression du Néolithique que l’on remarque à partir de 5500 BC, mais surtout à partir de 5000 BC sur la façade atlantique donnent également naissance à de nouvelles innovations: c’est l’apparition des sociétés à architecture monumentales (mégalithisme ou tumulus, de l’Atlantique à la Pologne) qui dressent leurs mégalithes devant le «front néolithique» [6], phénomène qui paraît donc s’inscrire dans notre modèle. L’intérêt d’une telle analyse est donc tout autant archéologique que géographique puisqu’il s’agit là de mettre en lumière les modalités de l’évolution des sociétés sur le temps long.

Partir des dynamiques spatio-temporelles est peut-être aujourd’hui le moyen le plus facile de comprendre la néolithisation de l’Europe. Il reste toutefois à préciser ces modalités dans l’espace et dans le temps, à comprendre comment ces différents mouvements se mettent en place les uns par rapport aux autres et à mieux appréhender leurs temporalités et leur succession dans le temps, et cela afin de confirmer ou d’infirmer le modèle.

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Lexique

Complexe archéologique. Ensemble d'artefacts (objets façonnés) archéologiques, appartenant à une période et à une aire géographique définie, supposé provenir d'une même unité de peuplement et permettant de reconstituer la «culture» dudit peuplement. Les appellations Néolithique acéramique, Impressa, Impresso, Impressa médio-adriatique, Stentinello, Starcevo-Körös-Cris, Carinated Bowl Neolithic, Céramiques linéaires Transdanubienne et de l’Alföld, Ferriter’s Cove, Atlantic Breton Neolithic sont autant de complexes spécifiques néolithiques que les caractéristiques archéologiques permettent de différencier dans le temps et dans l’espace. Il n’y a pas lieu ici de donner les caractéristiques de tous ces complexes que le lecteur pourra retrouver facilement sur Internet.

Néolithique, Néolithisation. Le Néolithique est la période (-10 000 à -3 200 du Proche-Orient au Nord de l’Europe) marquée par de profondes mutations techniques, économiques et sociales, liées à l’adoption par les groupes humains d’un modèle de subsistance fondé sur l’agriculture et l’élevage et impliquant presque systématiquement en Europe la sédentarisation. Archéologiquement, cela se traduit par la domestication des plantes et des animaux (reconnaissables sur les sites des plantes et animaux sauvages), l’utilisation de la poterie et de la pierre polie. La Néolithisation correspond au passage plus ou moins brutal du monde des chasseurs cueilleurs du Paléolithique aux agriculteurs du Néolithique; la néolithisation peut être donc aussi comprise comme la diffusion dans le temps et dans l’espace des innovations du Néolithique.

Courant Rubané (ou «Rubané», ou «danubien», ou «continental»). C’est le courant septentrional, «continental», de diffusion des innovations du Néolithique, issu de l’Europe centrale, passant par la vallée du Danube et se développant dans les plaines de l’Europe du Nord jusqu’au littoral atlantique. Il est appelé «rubané» car les poteries des différents complexes archéologiques concernés sont décorées de motifs incisés en rubans.

Courant Cardial (ou «Cardial» ou «littoral», ou «méditerranéen»). C’est le courant méridional, «littoral», de diffusion des innovations du Néolithique en Europe. Ce courant issu de la culture de la céramique imprimée du Sud de l’Italie se diffuse le long des côtes jusqu’à la péninsule ibérique et, par le détroit de Gibraltar, le Nord de l’Afrique. Il est appelé «cardial» car des empreintes étaient réalisées sur l'argile fraîche des poteries à l'aide d'un coquillage, le Cardium edule (la coque).

C’est-à-dire l’Europe acquise à la néolithisation en 3200 BC, donc les îles Britanniques et la partie sud de la Scandinavie comprises. Les unités de base que représentent les carreaux de 50 km de côté ont été comptabilisées selon la méthode suivante: 0= absence de données archéologiques pour le carreau concerné, 1= superposition totale ou partielle du carreau avec l’espace d’un complexe archéologique, et cela pour chaque tranche chronologique d’un siècle considérée. Tous les tableaux sont présentés dans des fenêtres spécifiques.
On le sait, la soustraction de 1950 (date de référence des mesures pour les datations absolues) à la donnée BP (Before Présent) pour obtenir la date BC (Before Christ) ne se fait pas systématiquement, car il faut calibrer les données radiométriques. Cette opération pose de sérieux problèmes de correspondance et de dialogue entre les paléoenvironnementalistes qui parlent en BP et les archéologues qui donnent souvent leurs résultats en BC.
Autrement dit le «différentiel de réponse d’un fait dans le temps»; voir aussi le «Traité de l’archéogéographie» sur le site: archeogeographie
«Innovations» est ici pris dans un sens général. Il peut s’agir d’innovations techniques précises (et ce serait aux archéologues de préciser lesquelles), mais il peut simplement s’agir de nouvelles poussées colonisatrices sans nouveauté technique directement reconnaissable dans les sites. Le modèle de Torsten Hägerstrand n’exclut aucune innovation (qui peut être ici simplement démographique…).
Ou faut-il envisager une loi log-périodique croissante pour l’étape d’expansion, comme cela a pu être suggéré pour différents types de rythmes évolutifs? (Nottale et al., 2000; Forriez, Martin, 2007); les étapes de condensation et de saturation correspondraient alors à une décélération du processus en succession d’évolutions de moins en moins rapides dans le temps (ou en loi log-périodique décroissante?).
Les rapports entre la progression de la néolithisation et les premières architectures monumentales (mégalithisme ou tumulus), liens suggérés depuis longtemps, ont été récemment remis en question dans l’ouvrage d’Alain Testart, 2012. La cartographie (figure 12) souligne bien la situation de finistère de ces espaces et de ces sociétés (à mégalithisme) sans doute encore peu influencées par le mode de vie agraire et qui «semblent continuer, culturellement parlant, des traditions de chasseurs-cueilleurs» (Testart, 2012).