N°103

Gestion des déchets et inégalités à Lima (Pérou)

L’étude de la gestion des déchets met en évidence des logiques spatiales permettant de mieux comprendre le fonctionnement des villes. Cette thèse de doctorat en offre l’illustration à travers le cas des villes d’Amérique latine, plus particulièrement de Lima. Nous y interprétons la gestion des déchets solides et liquides sous l’angle des inégalités environnementales et écologiques afin de mieux comprendre les enjeux en termes de vulnérabilité et de durabilité.

L’entrée choisie pour cette recherche doctorale est celle des inégalités environnementales et écologiques. Ces deux notions, à la différence subtile, permettent de faire le lien entre l’idée d’inégalités socio-spatiales, caractérisées depuis quelque temps, notamment dans les villes très ségréguées d’Amérique latine (Dureau et al., 2005), et l’idée d’inégalités face à l’environnement. De nombreux articles ont été publiés sur le sujet durant la dernière décennie. Nous ne retiendrons ici que la définition qui paraît la plus appropriée à notre objet et à notre terrain d’étude.

La gestion des déchets solides se fait selon les mêmes logiques techniques, spatiales et politiques que celle des eaux usées. Elle a des conséquences similaires sur l’environnement et sur la population.

Notre recherche a porté, à la fois, sur les déchets solides et sur les déchets liquides mais la figure commentée ici présente uniquement les résultats des travaux concernant les déchets solides.

Représenter les inégalités environnementales et écologiques face aux déchets

Les inégalités environnementales sont définies comme étant la différence de réception de risques et de nuisances d’une part, et de réception de ressources et d’aménités d’autre part (Emelianoff, 2006). Concernant les déchets, ces inégalités sont perceptibles de plusieurs façons. On peut les mesurer en fonction de la réception d’une aménité liée aux déchets telle que l’accès au service public de collecte et d’enlèvement des ordures ménagères. Cette donnée correspond pour les eaux usées à l’accès à un assainissement de qualité. Ces inégalités seront également mesurées à travers la réception de nuisances, c’est-à-dire la réception de déchets. Le système officiel de gestion des déchets étant partiellement inefficace à Lima, il existe un système parallèle. Certains déchets sont ainsi apportés dans des quartiers populaires pour être recyclés de façon informelle et illégale. D’autres sont évacués le long des cours d’eau ou sur les plages longeant la ville. Une partie des eaux usées est également détournée pour irriguer les terres des agriculteurs périurbains, ou évacuée vers les cours d’eau de la ville.

La principale caractéristique de ces inégalités environnementales est la corrélation de ces différents éléments de réception de nuisances et d’aménités au niveau socio-économique des populations de la ville. Globalement, les populations les plus pauvres sont les plus affectées par les déficiences du système de gestion des déchets. L’ensemble de ces éléments est mis en évidence sur la figure 1 en fonction des données disponibles à Lima. Ce travail empirique nous a d’ailleurs parfois obligé à adapter les définitions théoriques afin de pouvoir les utiliser.

Enfin, les inégalités écologiques consistent en la différence d’empreinte écologique entre populations socialement distinctes (Emelianoff, 2010). Les pratiques de certaines populations ont un impact potentiel plus grand sur l’environnement urbain car ces dernières produisent plus de déchets. On observe généralement que les populations urbaines les plus aisées sont celles qui ont un taux de production de déchets par personne parmi les plus élevés. Cette corrélation, si elle existe toujours, tend cependant à diminuer. Elle peut être atténuée par la capacité de traitement et d’élimination des déchets.

Le transfert de risques en fonction du différentiel de vulnérabilité

La mobilisation de ces notions d’inégalités environnementales et écologiques, puis leur mesure à travers la mobilisation de données spatialisées concernant la gestion des déchets permettent d’aboutir à une série d’interprétations du fonctionnement de l’espace urbain liménien. La figure 1 représente sur une même carte l’essentiel des éléments décrits ci-dessus. Il est possible de réaliser une carte très similaire pour les eaux usées.

1. Les logiques spatiales de déplacement des déchets solides à Lima

La figure montre les différents niveaux d’accès au service public de collecte des déchets solides. Les quartiers qui ont un bon accès à ce service sont désignés comme possédant un taux «d’évacuation élevé [1]». Cette information correspondant à l’inégalité environnementale est très proche de celle qui permet de caractériser l’inégalité écologique, c’est-à-dire la «production élevée de déchets». Ces deux données sont d’ailleurs représentées à travers le même figuré, dans un souci de synthèse et de lisibilité.

La figure montre aussi les éléments relatifs à la réception de déchets (caractérisant également l’inégalité environnementale): les lieux où se pratique le recyclage (en très grande partie informel) et ceux où sont déposés les déchets (décharges sauvages, dépotoirs, etc.).

La localisation de ces éléments (réception d’aménités, production et réception de déchets) permet d’observer les logiques spatiales à l’œuvre. Celles-ci peuvent être interprétées à travers la notion de transfert de risque (D’Ercole, Metzger, 2009). On remarque, en effet, que les déchets représentant des sources de nuisances (Bertrand, Laurent, 2003) sont déplacés des parties centrales de la ville vers les parties périphériques. Or, la cartographie de ces déplacements correspond de façon très marquante à la cartographie des niveaux socio-économiques. Autrement dit de façon globale et simplifiée, les quartiers ayant accès aux services de collecte et produisant plus de déchets sont les quartiers où vivent les populations les plus aisées. Au contraire, les quartiers recevant les déchets sont ceux où vivent les populations les plus pauvres.

Les déplacements de nuisances (de déchets) se font donc en fonction d’un différentiel de vulnérabilité. Les populations les plus pauvres sont jugées comme plus vulnérables, en fonction de critères socio-économiques, mais aussi de critères plus larges, relatifs à leur marginalisation (Sierra, 2009). Le constat des déplacements de nuisances, en fonction des différentiels de vulnérabilité, aboutit donc à une situation de transfert de risques de certains quartiers vers d’autres, de certaines populations vers d’autres.

Ces différentiels de vulnérabilité permettent alors de comprendre certaines caractéristiques de l’organisation des territoires et de la ségrégation qui se perpétue en périphérie de la ville et dans des poches de pauvreté dans le péricentre. Cette vulnérabilité permet finalement à la ville de fonctionner, puisque les déchets sont en partie gérés, évacués, éliminés, voire recyclés, grâce à la permanence de ces populations vulnérables. Un grand nombre d’éléments perçus comme allant dans le sens d’une «gestion durable» [2] des déchets sont, en réalité, produits au détriment des populations les plus vulnérables. C’est dans ce sens que l’étude de la gestion des déchets sous l’angle des inégalités environnementales et écologiques permet de mieux comprendre le fonctionnement de l’espace urbain.

Bibliographie

BERTRAND J.-R., LAURENT F. (2003). De la décharge à la déchetterie: questions de géographie des déchets. Rennes: Presses universitaires de Rennes, coll. «Géographie sociale», 170 p. ISBN: 2-86847-881-6

D’ERCOLE R., METZGER P. (2009). «Los mecanismos de transmisión de vulnerabilidad en el medio urbano, primeros elementos de reflexión». Bulletin de l’IFEA, n° 38-3, «Vulnerabilidades urbanas en los países andinos». Lima: IFEA, p. 917-936.

DUREAU F., GOUËSET V., MESCLIER E. (2005). Géographie de l’Amérique latine. Rennes: Presses universitaires de Rennes, coll. «Espace et territoires», 374 p. ISBN: 2-7535-0187-4

EMELIANOFF C. (2006). «Connaître ou reconnaître les inégalités environnementales?» Lettre ESO, n ° 225, Rennes: Université de Rennes 2, p. 35-43 (téléchargé)

EMELIANOFF C. (2010). «Connaître ou reconnaître les inégalités environnementales?». In DJELLOULI Y., EMELIANOFF C., BENNASR A., CHEVALIER J., L’étalement urbain, un processus incontrôlable?, Rennes: Presses universitaires de Rennes, coll. «Espace et territoires», 257 p. ISBN: 978-2-7535-1049-4

SIERRA A. (2009). «Espaces à risques et marges: méthodes d’approche des vulnérabilités urbaines à Lima et Quito». Cybergéo, n° 456, Dossier «Vulnérabilités urbaines au sud».

Référence de la thèse

DURAND M. (2010). La Gestion des déchets et les inégalités environnementales et écologiques à Lima, entre vulnérabilité et durabilité. Rennes: Université de Rennes 2, thèse de doctorat, 458 p.

La thèse répertorie l'ensemble des données mobilisées pour constituer cette synthèse cartographique.
Le terme «durable» est mis en avant par la plupart des plans municipaux de gestion des déchets. Il ne s'agit en réalité que de la prise en compte de la dimension environnementale du développement durable, puisque celle-ci se fait au détriment de sa dimension sociale. On observe à la fois une complémentarité et une opposition entre les notions de durabilité et de vulnérabilité.