N°109

Les invariants géographiques de la compétitivité

L’exigence de compétitivité semble dorénavant conditionner les politiques publiques. Les élus mettent en avant cet impératif dans leurs discours et leurs programmes: les territoires doivent être compétitifs au même titre que les firmes. Bien que cette injonction à la performance économique et sociale se décline à plusieurs échelles (villes, bassins d’activité, régions…), le niveau des États-nations est le plus fréquemment invoqué. Afin d’améliorer la compétitivité de la France, les gouvernements ont pris plusieurs initiatives (comme par exemple les pôles de compétitivité en 2004).

Cet engouement pour la compétitivité des territoires pose la question de la mesure de cette notion (qu’est-ce qu’une entité compétitive? selon quels critères?) et de sa représentation cartographique. À ce sujet, les économistes ont multiplié les rankings (classements) de la compétitivité des nations. Le plus célèbre est celui présenté par le rapport sur la compétitivité mondiale (Global Competitiveness Report), publié par le Forum économique mondial (FEM) (Schwab, 2010). D’autres indices ont tenté de saisir cette notion (International Institute for Management Development, 2009), de manière à hiérarchiser les pays dans la compétition économique internationale. Cette thèse réunit ces documents pour faire émerger une géographie mondiale de la compétitivité des nations.

L’étude des rapports officiels sur ce sujet permet de tirer plusieurs conclusions. Premièrement, les représentations cartographiques sont très peu présentes et de qualité médiocre. Cette «misère cartographique» méritait d’être comblée par un travail doctoral en géographie. Deuxièmement, les tenants de la compétitivité, qui présentent leur approche comme très innovante, recyclent pour l’essentiel d’anciennes théories: derrière un caractère prétendument novateur, les indices de la compétitivité ne sont qu’une nouvelle présentation de méthodes préexistantes. En effet, les nombreuses études du «risque-pays» (menées en France par la Coface ou par des organismes d’assurance), les indices du libéralisme économique (Holmes, Miller, 2011) ou le classement Doing Business de la Banque mondiale (2011) emploient presque les mêmes méthodes (indices composites compilant plusieurs dizaines de paramètres) et les mêmes bases de données (indicateurs macroéconomiques nationaux, sondages réalisés auprès de cadres de firmes transnationales). Ce mimétisme méthodologique conduit à des résultats presque toujours similaires: lorsque l’on cartographie tous ces classements, la hiérarchie de l’espace économique mondial est presque systématiquement la même. Il y a donc un schéma récurrent, profondément ancré chez les rédacteurs de ces études.

Ainsi, les grands rapports consacrés à la compétitivité, mais aussi ceux consacrés à des notions connexes (attractivité, potentiel pour les entreprises, notation financière…) aboutissent au même bilan. Ce constat permet d’identifier les «invariants géographiques de la compétitivité» (fig. 1), c’est-à-dire une représentation standardisée de l’espace économique mondial.

1. Le croquis des invariants géographiques de la compétitivité

Les experts économiques, quel que soit l’intitulé de leurs rapports, identifient des centres (en vert sur la figure 1) plus ou moins compétitifs. Ces centres correspondent à la traditionnelle «Triade» à laquelle il faut ajouter les pays arabes du Golfe (Arabie-Saoudite, Koweït, Bahreïn, Qatar, Émirats arabes unis, Oman). Ce «quatuor» (Amérique du Nord, Europe occidentale, Golfe, Asie orientale) semble s’imposer grâce à la mondialisation. L’Amérique du Nord apparaît comme une masse compacte et performante; l’Europe, bien structurée autour de l’Allemagne, des Pays-Bas et de la Scandinavie est moins monolithique (nuances de vert); la zone Asie-Pacifique reste dominée par le Japon, la Corée du sud, Taïwan, Singapour et Hong-Kong, l’Australie et la Nouvelle-Zélande mais permet à la Malaisie ou à la Thaïlande de s’affirmer.

Plusieurs ensembles périphériques, plus ou moins intégrés (en jaune/orange) semblent devoir converger vers les standards internationaux de compétitivité. Ainsi, les Balkans, la Turquie et la Russie sont en lien direct avec l’espace ouest-européen. L’Amérique latine, les pays arabes (à l’exclusion des pétromonarchies du Golfe jugées plus performantes), l’Indonésie, les Philippines et le Vietnam sont assez mal positionnés. La Chine et l’Inde (en violet) ont la particularité d’avoir des notes très variables en fonction des classements: il n’y a pas, pour les deux grands «émergents» d’«invariant». Pour ces deux pays, les notes changent assez fortement d’une étude à l’autre; leur compétitivité est donc différemment appréciée.

En marge de ce système spatial, les territoires marginalisés (en rouge/brun) sont toujours les mêmes. Ils sont localisés en Asie (républiques ex-soviétique, sauf le Kazakhstan toujours mieux classé), l’Iran, l’Afghanistan, le Pakistan, le Bengladesh et la Birmanie) et surtout en Afrique. Les pays d’Afrique sub-saharienne occupent systématiquement le bas du tableau. Parfois, ces pays ne sont même pas évalués ce qui constitue une forme encore plus marquée de marginalisation.

Notons enfin l’existence d’«isolats» de compétitivité. Certains pays se démarquent de leur région, tel Israël au Proche-Orient, le Chili en Amérique latine ou, dans une moindre mesure, la Tunisie et l’Afrique du Sud en Afrique.

Le discours sur la compétitivité des nations donne donc lieu à un certain conformisme dans les milieux économiques puisque ces «invariants» correspondent à peu près à la carte traditionnelle du PIB par habitant. Afin de compléter cette évaluation, la thèse a proposé de nouvelles manières de mesurer la performance des nations, notamment en dissociant les grands axes du discours sur la compétitivité. Ce travail statistique et cartographique permet de représenter les différentes facettes de la compétitivité, ainsi que les implications de cette notion sur la conception des territoires.

Bibliographie

SCHWAB K., dir. (2010). The Global Competitiveness Report 2010-2011. Genève: World Economic Forum, xi-502 p. ISBN: 978-92-95044-87-6. (consulter)

INTERNATIONAL INSTITUTE FOR MANAGEMENT DEVELOPMENT (2009). World Competitiveness Yearbook. Lausanne: IMD, 529 p.

HOLMES K., MILLER T. (2011). 2011 Index of Economic Freedom, Promoting Economic Opportunity and Prosperity. Washington: Heritage Foundation, Wall Street Journal, 460 p.

BANQUE MONDIALE (2011). Doing Business, agir pour les entrepreneurs. Washington: BM, VI-255 p.

Référence de la thèse

ARDINAT G. (2011). Géographie de la compétitivité. Mesure, représentation et gouvernance de la performance économique des nations dans la mondialisation. Montpellier: Université Paul Valéry, thèse de doctorat de géographie, 500 p. (consulter)