N°115

Guérino Sillère, un hommage de la rédaction de M@ppemonde

Guérino Sillère nous a quittés en mai dernier. Ingénieur-cartographe au CNRS, il a participé à l’édition de notre revue depuis ses premiers numéros. Il en était non seulement le cartographe-illustrateur, mais aussi le concepteur et l’artisan de sa présence sur Internet. Ce texte vise à présenter le parcours de Guérino Sillère, à la fois géographe, cartographe, mais aussi chercheur en géomatique, dont la contribution à la revue Mappemonde a été majeure. Il s’agit de rendre hommage aux travaux qu’il a menés pour développer l’illustration scientifique sur Internet, pour concevoir une illustration efficace et harmonieuse, et pour créer un véritable style, qui a clairement contribué à l’image de la revue Mappemonde.

Guérino a suivi des études de géographie, à Montpellier puis à Avignon. Dès 1986, l’année de son DEA (Diplôme d’études approfondies, devenu Master Recherche 2e année depuis), il participe aux travaux cartographiques du GIP RECLUS. Il intervient notamment sur l’Atlas du Languedoc-Roussillon (figure 1), une réalisation innovante présentée sous la forme de 112  planches mises à jour périodiquement (1990, 1992), comprenant en tout plus de 500 cartes. Une version numérique et interactive de cet Atlas sera produite en 1996, sur cédérom, avec un nombre d’illustrations qui s’élèvera à plus de 800 (figure 2).

1. Planche de l’Atlas permanent du Languedoc-Roussillon, 1986

 

Ces premières publications manifestent un parti pris graphique qui favorise la clarté tout en gardant une certaine profondeur visuelle, notamment dans le choix des dégradés de couleurs et leur coordination dans la planche.

2. Une copie d’écran de l’application Atlas du Languedoc-Roussillon, RECLUS 1996

 

La participation de Guérino à la revue Mappemonde débute par un article scientifique, publié en 1987 sur son sujet de recherche: la caractérisation des structures sociales de la ville de Sète, en utilisant les moyens les plus modernes de l’époque, qu’il décrit et commente (figure 3). On trouve ici l’une des premières expressions de l’approche volontairement hybride qui couple l’analyse à l’information géographique, son traitement et sa représentation, avec la préoccupation des méthodes les plus modernes et de leur communication, voire de leur pédagogie.

3. Typologie socio-professionnelle de Sète en 1975, Mappemonde n°87/2, 1987

 

En 1988 démarre l’aventure de l’Atlas de France RECLUS (figure 4), 14 volumes sont publiés entre 1995 et 2001. Guerino Sillère s’est occupé (avec Patrick Brossier, Michel Vigouroux et Patricia Cicille) de la constitution, de la gestion et du traitement de bases de données, puis il en a tiré des cartes publiées dans les divers volumes de la collection, en premier lieu celles parues dans Images de la France (1994), brochure préfigurant l’Atlas de France. Comme tous les travaux au GIP RECLUS, l’Atlas fut un travail d’équipe, Guérino y participa en tant que principal dessinateur et cartographe. Il assura l’adaptation et la qualité iconographique de l’ensemble, ayant à traiter des cartes en provenance d’un grand nombre d’auteurs, aux conceptions très variées et d’un niveau de traitement graphique plus ou moins avancé.

4. Couverture du tome n°5 de l’Atlas
de France
, Sociétés et Cultures, 1997

 

5. Deux planches du tome n°2 de l’Atlas de France, Population, 1995

 

On y retrouve le parti pris d’une illustration claire, efficace, utilisant à plein les moyens de l’époque: couleur, analyse statistique, mais aussi anamorphose, modèles (chorèmes). La figure 5 ci-dessus doit être replacée dans son contexte historique: en 1995, représenter sur une carte thématique les populations des 36 536 communes de France a demandé à Guérino Sillère et Patrick Brossier ce qui peut être considéré comme un exploit informatique et éditorial pour l’époque.

L’Atlas de France RECLUS est aussi l’occasion de la mise en place d’un style iconographique clair, lisible, dont les aspects esthétiques (formes, ombres, couleurs) sont le résultat d’une recherche certaine (figures 6 et 7).

6. Extrait de l’Atlas de France

 

7. Extrait de l’Atlas de France

 

Guérino participe ensuite à de nombreuses publications du GIP RECLUS, plusieurs Atlas, des tomes de la Géographie Universelle (figure 8), et, bien sûr, la revue Mappemonde. Il collabore aussi, entre autres, à des collections de La Documentation Française (Dynamiques du territoire) et d’autres revues (L’Espace géographique, ponctuellement).

8. Planche de modèles sur la Russie, Roger Brunet, Géographie Universelle, tome 10, p. 269, 1996

En 1999, il participe à une réflexion nationale sur le métier de cartographe au sein du CNRS, qui aboutira à la redéfinition des «fiches métiers» de référence pour le recrutement des cartographes au CNRS, comme dans les universités, toujours d’actualité.

Le début des années 2000 marque une double évolution dans ses activités. Toujours à l’affut des innovations technologiques de son domaine, il porte un intérêt de plus en plus marqué pour les technologies web et la place que la cartographie peut y tenir. Simultanément, il affiche sa volonté d’animer une réflexion scientifique à ce sujet, de diffuser les recherches et les connaissances.

Entre 2003 et 2007, Guérino anime le groupe de travail GCART de l’UMR ESPACE. Ce groupe est à l’origine d’une reprise des réflexions sur la sémiologie graphique dans le contexte renouvelé de l’animation et de l’interactivité. Dans ce cadre, des articles de synthèse importants ont été publiés, notamment dans Mappemonde. Les réflexions auxquelles Guérino participe alors l’amènent ainsi à innover dans sa propre contribution à Mappemonde. Les travaux de GCART se poursuivent entre 2007 et 2011 dans le groupe de travail sur les atlas interactifs qu’il anime avec Cécile Helle et Samuel Robert.  L’approche méthodologique s’y double d’un souci pédagogique: transmettre ces nouvelles pratiques et ces nouvelles données, les critiquer et les mettre en perspective.

 

En 2004, le passage de la revue Mappemonde sur support Internet lui offre une occasion supplémentaire de mettre en pratique ses réflexions sur l’animation et l’interactivité des cartes, comme on peut en trouver des exemples dans de nombreux articles. Dans une partie des cas, c’est une transformation, voire une nouvelle conception qui est réalisée à partir des documents iconographiques statiques fournis par les auteurs, ce qui en magnifie la représentation. Dans d’autres cas, Guérino participe dès le début du projet d’article à la conception des illustrations, il fait alors explicitement partie des coauteurs.

Dès le premier numéro en ligne de la revue (2004/1), les cartes sont animées et/ou interactives et Guérino utilise ces nouveaux moyens d’expression pour que la représentation soit plus claire, plus accessible. Par exemple, les modèles se dessinent progressivement et l’animation permet de développer l’expressivité de certains figurés, comme ceux dédiés à la diffusion d’un phénomène dans l’espace ou au déplacement d’un objet.

L’article de Cécile Helle sur le Lubéron est, à ce titre, assez représentatif (Mappemonde, n°73, 1-2004).

La transformation de Mappemonde sur support numérique, notamment la création de la nouvelle maquette, a été réalisée par toute l’équipe, Patrick Brossier et Guérino Sillère assurant la partie informatique et la conception HTML. La maquette actuelle de la revue, apparue avec le n°97 (2010/1), est, cette fois, entièrement dûe à Guérino; elle apporte notamment une nouvelle harmonie colorée et une ergonomie améliorée.

Dans le numéro 2004/3 Guérino propose un texte dans la rubrique «Image du mois» où il profite des nouvelles possibilités d’animation de la carte pour représenter le parcours de plusieurs cyclones menaçant les Antilles et notamment Haïti ("Chronique d’une île en perdition").

Ce format de rubrique, au contenu plus concis thématiquement et plus en relation avec l’actualité, lui permet aussi de diffuser des informations de veille scientifique, activité qui fut une autre facette importante de son travail. On en trouve des exemples dans la version papier avec sa participation à la rubrique «Le monde d’Internet» dès 1998 ("Les bonnes adresses de M@ppemonde 4/98").

En 2007, le souci de participer à l’animation de la réflexion sur les nouvelles sémiologies de la cartographie en ligne se concrétise par la direction d’un numéro spécial de Mappemonde, en collaboration avec Samuel Robert (Mappemonde, n°86, 2-2007). Les considérations méthodologiques sont remises en perspective: Les cartes animées ou interactives ne constituent pas un artifice graphique de diffusion, mais bien un outil supplémentaire dans l’analyse et dans la réflexion sur les informations géographiques et la compréhension des phénomènes spatiaux. Ce numéro spécial comprend des articles qui font désormais référence dans l’épistémologie de la cartographie.

Les types de représentations interactives réalisées par Guérino Sillère se diversifient selon les thèmes et les expériences, par exemple en mêlant relief, animation et affichage interactif (Paysage visible, Robert, Mappemonde, n°86, 2-2007), animation et cartogrammes (Andrieu, Mappemonde, n°77, 1-2005), interaction et photographie enrichie (Représenter les usagers d’une plage urbaine, Robert et al., Mappemonde, n°91, 3-2008). L’article de César Ducruet dans le n°77 (Ducruet, Mappemonde, n°77, 1-2005) comprend un grand nombre de chorèmes organisés en tableau et repris en plus grande taille dans des fenêtres contextuelles, forme iconographique qui sera réutilisée par la suite, notamment dans le n°100.

En effet, le numéro 100 de la revue, consacré à un imposant dossier sur la «Chrono-chorématique urbaine» restera l’un des moments de bravoure de l’illustration scientifique pour Mappemonde, avec 45 planches dessinées, dont certaines forment des tableaux de plusieurs dizaines de chorèmes, croquis, images… (Rodier et al., Mappemonde, n°100, 4-2010). Au total, la réalisation de l’iconographie de ce numéro aura demandé un effort colossal de conception et de réalisation, pour un résultat qui a fait date et constitue l’une des mises en application des chorèmes les plus abouties jusqu’à présent.

Sa dernière participation au contenu éditorial de la revue est la présentation du site «Global Forest Watch», avec Christine Zanin (Mappemonde, n°114, 2-2014).

 

Malgré les conditions difficiles des dernières années, Guérino a assuré l’adaptation, la mise en forme, l’animation et la mise en ligne de l’ensemble de l’iconographie de la revue, tout en concevant et gérant le site Internet, support de la diffusion. La qualité de cette iconographie et la constitution d’un «style» Mappemonde lui sont éminemment redevables.

Tout au long de sa carrière, Guérino Sillère s’est impliqué dans plusieurs domaines, autour du thème central de la cartographie. D’abord soucieux d’offrir et de partager ses compétences de dessin et de modélisation graphique, il s’est vivement intéressé à la réflexion sur l’évolution de la cartographie, en rapport avec les nouveaux moyens informatiques de traitement, de représentation puis de diffusion interactive. Toujours dans un cadre scientifique, sa curiosité et son volontarisme dans l’application de ces nouvelles techniques ont été un moteur certain de la progression de la recherche sur la représentation cartographique moderne. Son souci de rigueur, de réflexivité critique, d’application et de transmission des savoirs, son souci de la qualité ont laissé des traces nombreuses et reconnues dans la littérature de notre discipline. Son travail et sa créativité resteront fortement liés à la revue Mappemonde, à sa ligne éditoriale et à son style graphique. Nous nous efforcerons d’en préserver l’esprit et les méthodes.

 

Guérino Sillère

Guérino Sillère a accompli la totalité de sa bien trop brève vie professionnelle au Centre National de la Recherche Scientifique, où nous avions eu la chance de le faire entrer au titre du Groupement d’intérêt public RECLUS. Il s’y est très vite fait remarquer par sa gentillesse souriante, son désir d’apprendre et de bien faire, sa disponibilité. Avec Patrick Brossier, il a maîtrisé et perfectionné les outils cartographiques et informatiques, géré et exploité les bases de données statistiques.

Compétent, ingénieux, trouvant toujours quelque solution, il a ainsi joué un rôle de premier plan dans l’élaboration des quatorze volumes de l’Atlas de France (RECLUS-La Documentation française), irréprochable dans sa collaboration avec les auteurs. Puis il a assuré la mise en pages et l’élaboration cartographique de la revue trimestrielle Mappemonde, allant même jusqu’à en améliorer et en renouveler la maquette.

J’ai toujours trouvé Guérino efficace, ouvert, cordial, direct, même à distance dans ces dernières années durant lesquelles, en dépit de sa maladie, nous avons eu de nombreux échanges, dont certains sur l’évolution de Mappemonde. On ne remplace pas un Guérino, mais on doit souhaiter une belle navigation à la revue à laquelle il était si attaché. Toute ma sympathie va vers sa famille, qui peut être fière de l’homme qu’il était.